IA en entreprise : pourquoi les organisations US réintroduisent l’humain

Data / IA

Les déçus US de l’IA en expliquent les causes

Par Laurent Delattre, publié le 22 janvier 2026

Malgré une réalité faite de PoCs, d’impasses, de retours en arrière et de coûts difficiles à justifier, les directions américaines continuent de viser un gain de productivité « mesurable » grâce à l’IA. C’est le paradoxe qui ressort de l’étude 2025 de CompTIA, basée sur une enquête quantitative menée en ligne en septembre 2025 auprès de plus de 1 100 répondants employés dans des entreprises américaines. Une étude qui porte un regard différent sur l’intégration de l’IA dans les entreprises…

Malgré un optimisme qui reste élevé parmi les décideurs autour du potentiel de l’IA, près de 80 % des entreprises ont abandonné certaines initiatives, confrontées à des problèmes de performance, d’intégration, de coûts et de manque de compétences.
L’étude « AI’s Impact on Productivity & the Workforce » du fournisseur de formations et de certifications informatiques CompTIA, menée auprès de plus de 1 100 entreprises américaines, met en évidence un écart important entre les attentes des dirigeants – 82 % anticipent un ROI mesurable – et la réalité opérationnelle : 79 % des organisations sont revenues à des solutions centrées sur l’humain après des échecs.

Les principales causes identifiées sont des performances insuffisantes, la difficulté à gérer des tâches complexes, l’intégration aux workflows existants et un ROI jugé insuffisant. À noter cependant que le taux d’adoption de l’IA par les entreprises est corrélé avec leur jugement positif sur les résultats obtenus.

Une adoption déjà “partout”, mais très inégale

CompTIA insiste sur un point qui explique en partie la cacophonie des chiffres d’adoption. Selon les définitions retenues et la structure de l’échantillon, on peut passer d’une adoption faible à une adoption massive. Le rapport cite ainsi une mesure du U.S. Census Bureau autour de 12 % d’adoption (pondérée par de très petites entreprises), quand d’autres travaux, comme ceux de McKinsey, concluent à un usage de l’IA dans au moins une fonction dans 78 % des entreprises au premier trimestre 2025. D’où la prudence recommandée par CompTIA sur les comparaisons directes.

Dans son propre découpage, CompTIA regroupe les entreprises en trois “tiers” d’usage et aboutit à une moyenne pondérée d’environ 37 % de salariés utilisant l’IA au travail, avec un cœur de marché où 20 à 49 % des collaborateurs s’en servent. Le rapport décrit une adoption en “longue traîne”, quelques « power users » quotidiens, une majorité d’usages intermittents, puis un bas de courbe très sporadique. Ce gradient compte, parce qu’il se retrouve dans la perception. Plus l’usage est élevé, plus l’IA est jugée positivement comme outil de productivité.

Des attentes qui montent, même quand la réalité oblige à reculer

Le chiffre le plus révélateur n’est pas tant celui du « retour à l’humain » que l’ampleur des attentes côté direction. CompTIA mesure 82 % d’entreprises dont les dirigeants affichent des attentes « croissantes » sur les gains de productivité et d’efficacité, et jusqu’à 92 % dans le segment des entreprises à fort usage. Le rapport note aussi que l’adoption peut être « passive », portée par l’infusion de fonctions IA dans les applications, navigateurs et terminaux, ce qui accélère la diffusion… sans garantir la maîtrise ou la différenciation.

C’est là que se loge la mécanique des déceptions. CompTIA identifie deux contrepoints :
– D’abord le scénario de « solution en quête de problème », quand l’entreprise pousse l’IA avant d’avoir clarifié les cas d’usage, la donnée, et l’intégration opérationnelle.
– Ensuite, ce que le rapport range dans une catégorie plus large de « déploiements décevants », pas forcément propres à l’IA mais classiques des vagues technologiques précédentes, quand la maturité des personnes et des processus n’avance pas au même rythme que les outils.

Pourquoi ça coince, précisément

Le rapport met des pourcentages sur des raisons très concrètes, qui dépassent la simple « qualité » d’un modèle. Parmi les entreprises ayant connu des retours en arrière, 52 % citent une performance ou une qualité de sortie plus faible qu’attendu, 50 % une difficulté à faire évoluer l’IA vers des tâches plus sophistiquées, 48 % un coût plus élevé que prévu ou un ROI insuffisant, et 47 % une intégration aux workflows existants plus complexe qu’anticipé. CompTIA souligne aussi que l’intégration recouvre souvent des sujets sensibles de sécurité, de données et de protection de la propriété intellectuelle.

Le rapport nuance par ailleurs l’idée d’un échec « sec » et uniforme. Il décrit fréquemment des situations de réussite partielle, où l’entreprise conserve certains bénéfices mais réintroduit de l’humain, renforce le contrôle qualité, formalise un playbook d’usage, ou revoit son outillage.
Dit autrement, le rétropédalage devient parfois un mécanisme d’apprentissage, à condition qu’il soit piloté et documenté.

Un ROI d’autant plus difficile à prouver que l’IA consomme du temps

CompTIA rappelle une évidence trop peu dite : toute technologie “nouvelle” ne fait pas que gagner du temps, elle en consomme aussi, ne serait-ce que pour déboguer, instrumenter, sécuriser, entraîner et supporter. Le rapport évoque l’IA comme un sujet qui détourne aussi l’attention d’autres priorités IT, sectorielles et métiers.

En parallèle, il observe que la mesure des gains progresse mais reste inégale, avec des entreprises qui déclarent mesurer ou prévoir de mesurer des dimensions variées, du temps économisé à l’augmentation d’output, en passant par la réduction de complexité ou l’évaluation du remplacement 1:1 de tâches. CompTIA prévient qu’une partie de ces démarches manque probablement de rigueur et de prise en compte complète des coûts d’entrée et des bénéfices “arrière”.

Le rapport fait même un clin d’œil à un classique de l’économie, le paradoxe de productivité popularisé par Robert Solow, pour rappeler que l’on “voit” une révolution technologique partout avant de la voir clairement dans les statistiques. Avec l’IA, l’équation est encore plus dure à objectiver dans les fonctions de service, là où la productivité ne se résume pas à compter des unités produites.

Compétences et gouvernance, l’angle mort boomerang

Sur le papier, les entreprises savent qu’elles devront former. Dans les faits, CompTIA décrit des stratégies encore largement réactives. Seules 34 % déclarent rendre la formation IA obligatoire, tandis qu’une part importante la rend disponible mais facultative, ou hésite encore. Les raisons invoquées illustrent un “chicken-and-egg” très classique. Près de la moitié des entreprises estiment être encore en phase précoce et jugent la formation non prioritaire, mais cette situation peut précisément être la conséquence d’un déficit de compétences pour faire passer les projets du pilote à la production.

Le contraste est frappant sur les sujets de conformité et de sécurité. 85 % des entreprises déclarent fournir ou prévoir de fournir une formation dédiée à la conformité et à la sécurité de l’IA. Autre signal révélateur, 85 % cherchent à valider la connaissance, la compétence et la capacité à réaliser des tâches via des certifications techniques reconnues, ce qui colle à l’ADN de CompTIA mais reflète aussi une demande d’industrialisation des pratiques.

L’agentique arrive, et rend l’orchestration non négociable

Le rapport consacre un focus à l’IA agentique, définie comme des systèmes plus autonomes capables d’actions multi-étapes avec moins de supervision humaine. CompTIA y voit une extension, voire un rebranding, de la logique RPA, avec une promesse simple. S’attaquer enfin à des tâches métiers réellement multi-étapes et ambiguës. Mais la condition de succès est explicite. Il faut un travail transversal pour décider où l’agent apporte de la valeur, et où il doit seulement augmenter l’humain.

CompTIA propose aussi une lecture par phases qui éclaire les trajectoires. D’abord le déploiement de chatbots et l’expérimentation “personnelle”, ensuite l’automatisation et l’augmentation des fonctions via des outils partagés, puis l’innovation produit et service avec de l’IA embarquée côté client. La promesse de ROI ne se joue pas au même endroit selon la phase, et l’exigence de compétences non plus.

Emploi, un récit moins apocalyptique… mais plus ambigu

L’étude ne nie pas l’effet sur l’emploi, elle le requalifie. 38 % des entreprises déclarent avoir déjà mené une action de staffing attribuée à l’IA, et 29 % envisagent de le faire sur les 12 mois suivants. Mais quand on regarde les dynamiques fines, le rapport montre des actions “compensées”. Parmi les entreprises qui rapportent des remplacements de postes par l’IA, une proportion significative déclare aussi déplacer des collaborateurs vers d’autres postes ou recruter de nouveaux profils liés à l’IA.
Au final, CompTIA estime qu’en net, la part d’entreprises qui ne ferait que supprimer des postes pour les remplacer par l’IA ressort autour de 9 %. Le rapport insiste sur une précaution méthodologique clé. Les pourcentages sont des taux d’incidence, pas des volumes de postes détruits.

Deux passages piquent néanmoins. D’abord, 64 % des entreprises ayant fait des changements d’effectifs reconnaissent avoir utilisé l’IA comme “couverture” pour des décisions impopulaires, type réductions de coûts ou licenciements.
Ensuite, la question de l’échelle. CompTIA fait un exercice de projection sur l’économie américaine qui montre à quel point une extrapolation brute peut produire des chiffres spectaculaires… qui ne collent pas avec l’état observable du marché du travail. Message implicite, l’IA change déjà des arbitrages, mais la traduction macroéconomique est plus lente et plus brouillée qu’un fil LinkedIn ne le suggère.

Le vrai risque long terme, casser l’échelle de progression

C’est probablement l’alerte la plus structurante du rapport pour les DSI et DRH. CompTIA parle d’un “career ladder conundrum”, le risque de fragiliser les premiers barreaux de carrière.
Parmi les entreprises ayant pris des actions de staffing liées à l’IA, 91 % se disent préoccupées par l’impact sur les opportunités de début de carrière et, in fine, sur le pipeline de talents. Les juniors et les profils intermédiaires sont les plus touchés, mais le rapport note aussi que les seniors ne sont pas épargnés. CompTIA va jusqu’à évoquer une possible transformation de la pyramide du marché du travail en structure “diamant”, moins de rôles d’entrée, un milieu plus large, et une tension accrue sur les profils expérimentés à terme.

Ce qui finalement émerge le plus de cette étude, c’est que le « rétropédalage » n’est pas un aveu d’échec, c’est un symptôme d’un décalage entre un récit de productivité immédiate et une réalité d’orchestration people-process-tech. La performance d’un modèle n’est qu’une variable parmi d’autres, souvent dominée par l’intégration aux workflows, la capacité à passer à l’échelle, la mesure honnête du ROI, et la montée en compétences. Et si l’agentique promet une nouvelle accélération, elle rend aussi la discipline d’exécution non optionnelle, sous peine de multiplier les “retours à l’humain” faute de garde-fous, de formation, et de responsabilité claire sur le résultat. Au fond, l’IA ne déçoit pas tant qu’elle rappelle une vérité embarrassante : ce n’est pas la machine qui manque de talent, c’est l’entreprise qui manque de méthode.

Pour télécharger l’étude : AI’s Impact on Productivity and the Workforce Europe

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