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Les offres BaaS ont-elles la moindre utilité ?

Par Laurent Delattre, publié le 19 avril 2019

 

Les offres de Blockchain as a Service dans le cloud se multiplient. Mais ces offres, qui paraissent antinomiques à l’idée de se départir de toute autorité centrale qui a donné naissance à la Blockchain, ont-elles une réelle utilité ?

Par définition, la Blockchain prône un mécanisme totalement décentralisé et ne reposant sur aucune infrastructure ni autorité centrale. L’idée même d’offrir une solution d’hébergement d’un projet Blockchain dans un cloud au travers d’une solution « Blockchain as a Service » paraît donc totalement incompatible avec la définition de la Blockchain. Pourtant, tous les grands Clouds ont aujourd’hui développé des offres BaaS : AWS, Azure, IBM, Oracle, Alibaba et dans une moindre mesure GCP, tous cherchent à simplifier l’accès des technologies Blockchain au travers d’offres managées. Pourtant, comme le souligne Abdoulaye Doucoure, Lead DLT Data Scientist chez Umanis, « ces offres BaaS sont portées par des entreprises qui incarnent, aux yeux de la communauté des crypto-enthousiastes, les adversaires de la décentralisation ». Pas étonnant que ces offres ne fassent pas l’unanimité.
Pour Benjamin Faraggi, CEO et fondateur de Spuro Blockchain Platforme, « une blockchain  relève par définition d’un partage entre différents partenaires qui va à l’encontre du mode BaaS » où l’opérateur cloud apparaît forcément comme un partenaire incontournable sur lequel tout repose, même si une entreprise peut aussi héberger ses propres serveurs (ces nœuds Hyperledger par exemple) en complément des nœuds de base intégrés aux offres BaaS.
Pour Alexandre Eich-Gozzi, Blockchain Practice Lead chez Sopra Steria, « l’idée d’héberger une Blockchain sur un cloud fait sens, à partir du moment où tous les nœuds ne sont pas hébergés chez le même prestataire. En effet, l’intérêt d’une Blockchain réside dans la décentralisation des données sur différents serveurs/SI/machines virtuelles qui offre au dispositif un niveau de sécurité à toute épreuve. Si tous les nœuds d’une Blockchain sont hébergés au même endroit, on peut remettre en cause la sécurité et la robustesse du réseau. (autrement dit, si le réseau plante, la plateforme aussi…). Cependant, les offres BaaS offrent une certaine flexibilité et restent moins coûteuses que l’option on-premise. »

Le BaaS n’est pas pour tous

Pour Joseph Pindat, Director for Data Protection Strategy, CTO Office chez Gemalto, « ces offres BaaS ne sont réellement intéressantes que pour les tests et l’apprentissage de ces technologies. Elles permettent aux entreprises d’être perçues comme faisant quelque chose en matière de Blockchain tout en limitant les besoins en compétences techniques ».
L’un des problèmes autour de la perception des offres BaaS réside dans la définition même que l’on donne à la Blockchain. Pour beaucoup, une Blockchain ne peut être que publique. « La proposition de valeur des blockchain privées est quasi nulle. La différence avec une base de données est infime. C’est simple, pour moi, cela ne sert à rien » nous expliquait récemment Gilles Cadignan, CEO de Woleet, une solution en mode SaaS permettant à toute entreprise d’ancrer dans la blockchain Bitcoin des preuves d’existence et de signatures horodatées.
« Pour les puristes, la notion de blockchain privée (ou de consortium) est contradictoire par définition, puisque le principe fondamental et la valeur d’une blockchain consistent à contourner le biais d’une autorité unique (ou d’un ensemble fini d’autorités) susceptible de falsifier les données pour satisfaire ses propres intérêts » rappelle François Blaes, Responsable adjoint du département Business Applications d’OBS.  « Pour autant, en pratique, il est légitime de penser qu’un ensemble de parties prenantes, même avec des intérêts divergents, puissent s’accorder pour reconnaitre la validité du registre blockchain qu’ils partagent et à cet égard, le concept de blockchain privée ou de consortium est recevable pour adresser des besoins marché réels. Le concept trouve toutefois sa limite quand les parties prenantes ont un intérêt convergent à falsifier la donnée, ce qui fait alors perdre toute crédibilité à l’ensemble de l’implémentation ».

Un cadre managé pour les Blockchains de Consortium

Pour Luca Comparini, Blockchain Leader d’IBM France, « Les offres BaaS s’adressent d’abord à des entreprises ou des consortiums recherchant une garantie de performance et de sécurité fortes (protection des clés cryptographiques par systèmes HSM, technologie de container sécurisé, protection des data centers et support) et une flexibilité dans le modèle de déploiement, multicloud, et on-premises ».
En d’autres termes, les offres BaaS sont plutôt conçues pour des Blockchains privées ou de consortiums. « Certains voient ces blockchains de consortium comme un détournement du concept, mais en réalité elles en sont une évolution positive » considère Alexandre Eich-Gozzi. « Elles ont des fonctionnalités similaires mais sont paramétrables et s’appliquent à un périmètre restreint. Elles constituent une adaptation des blockchains publiques aux besoins propres des entreprises. Elles répondent à des ‘use cases’ complètement différents mais tout aussi intéressants ».
Pour Luca Comparini, Blockchain Leader d’IBM France, « dans le cadre de la mise en production d’une blockchain privée de consortium, il peut se passer un temps très important pour que chacun s’accorde sur les mêmes choix technologiques ou sur les mêmes processus opérationnels. L’utilisation de service BaaS permet de considérablement réduire la mise sur le marché d’un applicatif blockchain et de minimiser les risques de mise en production, en déléguant les responsabilités sur le maintien en condition opérationnel aux fournisseurs de service BaaS. »
Enfin, comme le rappelle Xavier Latil, « les Blockchains de consortium sont aussi beaucoup plus performantes que les Blockchain publiques, car la validation des transactions ne repose que sur les membres du consortium et non sur l’ensemble du réseau comme le Bitcoin par exemple ».

Les atouts des offres BaaS

Pour bien des observateurs, ces offres BaaS ont surtout un attrait formateur et facilitateur. Elles constituent souvent un premier pas vers une blockchain accessible et ergonomique.
Selon Jean-Yves Girard, Blockchain Architect, Technical Leader à IBM Montpellier Client Center « les technologies de blockchain sont souvent difficiles à gérer et à administrer pour les entreprises. Beaucoup sont des projets Open Source qui demandent de fortes compétences techniques pour les mettre en place et les opérer sereinement. Des solutions BaaS permettent de rapidement mettre en place des environnements de développements et de tester des cas d’usage rapidement sans recourir à des compétences fortes sur ses technologies. Un service Baas offre également l’immense avantage de pouvoir s’intégrer dans un mode de fonctionnement DevOps. »
Pour Abdoulaye Doucoure, « les offres BaaS ont l’avantage de proposer des solutions toutes prêtes aux entreprises, d’être bien documentées, d’utiliser des protocoles éprouvés et de permettre une intégration avec leurs autres services tels que la datascience. En outre, ils proposent généralement des services d’exploration des données et/ou de déploiements de nœuds simples et pratiques ».
Un avis partagé par Aymeric Belvèze, Responsable de Centre de Compétences d’OBS, pour qui ces offres ont deux atouts principaux : « Le premier intérêt est que ces offres sont managées, c’est-à-dire exploitées et maintenues par le fournisseur de la solution. Il n’est plus nécessaire aux entreprises de se préoccuper de cet aspect du projet.  Elles peuvent donc se concentrer sur la dimension de la valeur métier. Le second intérêt est le déploiement automatisé des nœuds sur l’infrastructure. Le gain de temps au lancement du projet est très significatif, car on parle ici d’architectures distribuées donc complexes à déployer. »

Les freins à l’adoption des offres BaaS

Outre les aspects purement philosophiques et l’idée que l’on se fait d’une Blockchain, les offres BaaS rencontrent plusieurs freins. Pour Abdoulaye Doucoure, « le principal problème, c’est que la plupart des grandes offres BaaS restent trop généralistes et ne proposent pas d’offres concrètes autour de cas d’usage. Les acteurs semblent surtout jouer sur le fait que leurs clients sont toujours à la recherche du problème à résoudre qu’ils pourront enfin mettre en face du ‘buzzword’ autour duquel ils pensent absolument devoir faire quelque chose pour sembler dans le vent ».
Pour Xavier Latil, CEO de Blockchain Group, il existe aussi un aspect contradictoire dans les offres BaaS : « Les limites des offres  BaaS résident selon moi dans ce caractère centralisé du fournisseur de cloud qui les rend moins adapté qu’un déploiement “on premise” dans le cadre d’une Blockchain de consortium ».
Une idée également développée par Damien Dupé, R&D team leader chez AGENA3000 : « Je pense que le principal frein à l’utilisation d’une offre BaaS est conceptuel. Étant donné que tout est ‘cloudifié’, l’utilisateur peut avoir une appréhension à la mettre en œuvre puisque toutes les actions sortent de son champ de contrôle (inscription des données dans la blockchain, validation des blocs, non-maîtrise de l’infrastructure). D’autre part, le fait d’être dans un environnement mutualisé contribue à freiner les initiatives : en sachant que les données sont partagées dans un même système que les données des concurrents, un industriel peut être réticent à utiliser ce type d’offres ».

Les offres Baas permettent d’expérimenter la blockchain sans avoir à investir en infrastructures et compétences. Et c’est là leur force principale. Mais cet atout n’est probablement pas suffisant pour imposer les offres BaaS sur le marché à long terme.
D’autant que de nombreuses startups proposent aujourd’hui des solutions Blockchains « clés en mains », dédiées à un use-case bien identifié. Elles constituent des alternatives aux offres BaaS des grands clouds qui peuvent se révéler plus intéressantes pour les entreprises qui souhaiteraient mettre en œuvre la Blockchain dans le cadre de projets déjà relativement bien identifiés. Pour Abdoulaye Doucoure, « les startups sont par nature plus sensibles à l’usage et proposent des services très spécialisés offrant une prise en main beaucoup plus intuitive et ergonomique que les grands acteurs du BaaS ».
Parallèlement, on voit aujourd’hui apparaître des projets de DLT (Distributed Ledger Technology) dans le cloud (à l’instar d’AWS QLDB), qui se départissent de toute la complexité de chaînage de blocs des Blockchains et qui conviennent à la grande majorité des scénarios identifiés pour les projets blockchains privés et de consortiums. Les DLT sont des bases de données distribuées qui fonctionnent comme un registre : toute donnée enregistrée ne peut-être ni retirée, ni modifiée. Rappelons qu’une Blockchain est un exemple particulier de DLT dont la particularité est d’agréger les transactions validées au sein de blocs chaînés entre eux pour garantir l’intégrité de l’ensemble. Ces DLT ‘cloud’ offrent bien des atouts de la Blockchain privée et permissionnée sans en avoir la complexité intrinsèque.

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