Parmi les puissants effets secondaires de la Covid-19, le déploiement des systèmes multipartites (MPS) est l’une des tendances les plus spectaculaires.

Par Emmanuel Viale, Directeur exécutif en charge des Accenture Technology Innovation Labs en Europe

Les technologies fondées sur la blockchain ou le déploiement des bases de données distribuées, déjà bien connues, ont démontré toute leur utilité dans une période où les entreprises ont dû repenser leurs chaînes logistiques, leurs protocoles d’échanges ou encore leurs partenariats stratégiques.

Mais de nombreux obstacles freinent encore la « banalisation » des MPS : comment les lever pour favoriser leur adoption massive et faire émerger ainsi une nouvelle forme de collaboration à grande échelle ?

Les MPS intègrent les technologies de blockchain, de bases de données distribuées ou de tokenisation. Ces systèmes apportent une solution technologique aux problématiques d’un partage des données continu, fiable et organisé, nécessaire pour répondre aux enjeux si importants de réactivité et de transparence. Leur déploiement favorise la constitution de vastes réseaux de coopération autour de partenariats agiles et fiables, voire trans-sectoriels. On pense par exemple à la coopération naissante entre les secteurs du voyage et de la santé sur le « passeport santé » : l’Association internationale du transport aérien (IATA) a ainsi inauguré son « Travel Pass », qui s’appuie sur la blockchain.

L’impact des MPS se fait particulièrement ressentir dans la mise en place de réseaux de confiance. Pour s’épanouir, les partenariats de demain auront besoin de garanties de fiabilité, d’efficacité et de transparence.

Les MPS offrent l’opportunité à un membre d’un réseau de profiter d’un accès sécurisé aux données partagées par les autres membres. Dans le retail, les MPS permettent à n’importe quel acteur d’une chaîne logistique d’avoir accès à l’intégralité des informations de la chaîne. Pionnier sur le sujet, Carrefour a par exemple mis en place une « blockchain alimentaire », une base de données distribuée permettant au consommateur d’avoir accès en temps réel à un historique fiable de toutes les étapes ayant mené un produit jusqu’aux rayons du magasin.

Là où nous avons été conditionnés à accepter un manque de visibilité quant à la justification des coûts engendrés par une chaîne logistique, les MPS assurent une transparence plus complète sur l’ensemble de la chaîne et une meilleure interopérabilité sur les échanges de données hétérogènes. La création d’écosystèmes digitaux « cloud based » facilite par ailleurs la standardisation formelle des échanges et une réconciliation objective des comptes.

REPENSER L’ERGONOMIE DES SYSTÈMES MULTIPARTITES

La première barrière concerne la compréhension des technologies MPS par leurs potentiels utilisateurs. Si des exemples comme celui de Carrefour permet de démystifier la technologie aux yeux du grand public, il devient nécessaire de développer une approche « user centric » et des interfaces plus ergonomiques et standardisées. Tout le monde sait aujourd’hui se servir d’un ordinateur, pourtant, seul un nombre réduit de spécialistes peut en comprendre le fonctionnement. De la même manière, les technologies de MPS ont le potentiel de conquérir le monde, à condition de reposer sur des interfaces lisibles et claires.

Enfin, l’un des défis majeurs de notre époque concerne la réduction globale des émissions de CO2. Sur ce point, la blockchain, et plus particulièrement le bitcoin, ont souvent été incriminés pour leur caractère énergivore ‒ ce que n’a pas manqué de rappeler Tesla, de manière spectaculaire, en refusant les transactions en bitcoins tant que le procédé de minage ne devienne pas plus neutre en émissions de carbone… Mais le cas des crypto-monnaies indépendantes n’est en réalité qu’un usage isolé des possibilités offertes par ces technologies. Leur appropriation par des acteurs de la logistique ou du retail promet au contraire d’optimiser les dépenses en ressources et en énergie. La simplification des process et les économies d’énergie induites promettent en effet de dépasser les coûts engendrés par le système dans un cercle tout à fait vertueux.

Il y a dans les systèmes multipartites une véritable dimension philosophique de la facilitation du partage qui déborde le cadre même du business pour investir le champ public lui-même. Parmi les cas d’usage, l’économie circulaire est un bon exemple : disposer d’un système de type blockchain qui vient ajouter une couche de confiance autoalimentée et autorégulée peut tout à fait accélérer la diffusion de pratiques d’échanges de pair à pair pour le grand public, ou réinventer des modes de possession sur des durées limitées ‒ en phase avec le développement accéléré de la seconde main notamment !

Cependant cette extension possible et souhaitable des MPS pose une question sous-jacente, valable d’ailleurs pour le développement des blockchains : quels seront les acteurs et les standards qui vont s’imposer dans la prochaine décennie ?