Avec la création en 2015 d’une entité dédiée baptisée GE Digital, General Electric mise sur le numérique et plus spécialement sur une plateforme de services logiciels pour les entreprises. Une démarche qui passe par le développement d’un écosystème. Entretien avec Vincent Champain, directeur général de GE Digital Foundry Europe.

Pourquoi et comment est née GE Digital ?

General Electric est une entreprise qui a 125 ans. Créée par Thomas Edison, elle est née avec l’électricité, la disruption majeure qui, à cette époque, a bouleversé l’économie. Tout au long de son existence, cette entreprise a su rebondir sur les innovations technologiques successives. Elle s’est développée dans de nombreux métiers et conçoit aujourd’hui des équipements critiques dans l’aéronautique, le transport ferroviaire, la santé… S’il existait déjà auparavant, le rôle central du digital est devenu une évidence juste après la crise financière de 2008. Une sorte de « réchauffement numérique » difficile à identifier par une industrie donnée, mais plus visible à l’échelle d’un groupe diversifié comme GE. Pour faire face aux défis du numérique, pour intégrer la nouvelle donne économique qui en découlait, GE a renforcé ses ressources dans le logiciel. Ainsi, Bill Ruh, alors vice-président de Cisco, a été recruté dès 2009 pour diriger le centre d’expertise logicielle de GE. Après plusieurs années d’expérimentations et de développement, cet engagement dans le digital s’est concrétisé par la création de GE Digital en 2015, une entité dirigée par le même homme.

Quelles sont les spécificités de GE Digital ? Qu’est-ce que la Digital Foundry ?

GE Digital est une business unit du groupe, au même titre que les autres : GE Power, GE Healthcare, GE Aviation, GE Oil and Gas… Elle a pour mission de développer les activités numériques du groupe au niveau mondial, à savoir les logiciels, la plateforme numérique et, plus globalement, toutes les technologies dédiées à l’Internet industriel. Aujourd’hui, grâce au cloud, on peut facilement disposer de grosses capacités de calcul comme de stockage, et tirer parti de la maturité de l’IoT industriel grâce à une nouvelle famille de services logiciels destinés à améliorer la performance ou la fiabilité, réduire les risques et mieux contrôler les coûts de tous les équipements industriels. Le rôle de GE Digital est de développer cette offre de services. Ce qui nous amène à prendre en charge les équipements quel que soit leur constructeur — GE ou non. Le siège européen de GE Digital est à Paris. D’abord parce que nous pensons que le marché européen est particulièrement prometteur, et aussi de par la qualité des infrastructures nationales comme des formations. Les data scientists que nous recrutons se doivent d’avoir une double, même une triple compétence de niveau doctorat en physique, en mathématiques et en informatique. Les grandes écoles parisiennes répondent à ces exigences. La Digital Foundry accueille la branche européenne de GE Digital et prend en charge simultanément un rôle de recherche opérationnelle et appliquée, de développement d’application et d’animation de l’écosystème.

Vos services logiciels ont donc vocation à gérer d’autres équipements que ceux de GE. Cette indépendance ne risque-t-elle pas de vous mettre en concurrence avec d’autres entités de votre groupe ?

C’est déjà le cas pour certains projets, et GE Digital a toute latitude pour développer les activités utiles à ses clients. Ces clients ont en commun le fait d’être responsables d’équipements, de processus ou de systèmes critiques. Il y a une majorité d’industriels, mais il peut aussi s’agir d’un organisme de logement social qui veut optimiser un parc de chaudières ou un hôpital qui veut améliorer la maintenance de ses équipements. Le développement de l’offre numérique de GE Digital passe aussi par celui d’un écosystème. L’ampleur de la tâche et l’hétérogénéité des technologies à optimiser imposent de co-construire les logiciels avec des partenaires, des clients, des académiques, des start-up, des développeurs et même des concurrents. Nous travaillons avec d’autres industriels, par exemple avec Bosch pour associer leurs capteurs à notre expertise analytique. Il est souvent impossible à une entreprise de produire seule l’ensemble des composants de la chaîne de l’Internet industriel.

Quels sont ces autres partenaires ?

Côté académique, nous travaillons avec des laboratoires comme l’Inria. Nous « accélérons » également des start-up pendant une à deux semaines. Il ne s’agit pas de les héberger — une offre de qualité est déjà disponible à Paris —, mais de les aider à valider les aspects technologiques de leurs innovations. Localement, nous l’avons fait des dizaines de fois. Par exemple, avec des sociétés comme Ansys, spécialisée dans la simulation numérique, ou Irlynx qui conçoit des capteurs infrarouges dédiés à la détection de personnes. Nous avons également des partenariats avec des sociétés de services comme Accenture, Capgemini…, avec des éditeurs comme PTC, ou avec des acteurs du numérique comme Oracle, HPE … Pour des raisons de coût comme d’innovation, et pour décentraliser la production logicielle, nous développons l’écosystème autour de notre plateforme Predix. La démarche d’open innovation s’applique aussi pour les collaborateurs. La Digital Foundry est organisée autour d’open spaces mixant les équipes. Nous proposons à tous, même les profils non techniques, de s’associer à nos clients et partenaires pour participer au développement de micro-services sur Predix.

Qu’est-ce que Predix plus précisément ?

C’est le cœur de croissance de GE Digital. Techniquement, c’est une plateforme cloud dédiée à l’Internet industriel, lancée en 2016 au niveau mondial. Nous avons construit sur cette plateforme une offre logicielle basée sur deux grands blocs. D’abord, Asset Performance Management (APM), dédié à l’optimisation de l’exploitation d’équipements critiques, notamment turbines à gaz, locomotives, plateformes d’exploitation pétrolière… Ensuite, Brilliant Manufacturing, pour optimiser les processus de production. Pour les autres cas, il existe un grand nombre de services sous Predix, une offre qui continue à augmenter. Il s’agit notamment d’analyser les flux de données issus des capteurs, de les consolider et d’identifier les corrélations pertinentes. Sur le site parisien de la Digital Foundry, nous avons une équipe d’ingénieurs qui utilisent ces technologies pour faire de la maintenance prédictive sur 1 500 équipements critiques comme des compresseurs ou des turbines à gaz… Ils surveillent et interprètent quotidiennement les données pour détecter des anomalies susceptibles de causer des défaillances. Dans ce cas, ils appellent le responsable d’exploitation, parfois à l’autre bout du monde. Éviter un arrêt lié à une défaillance permet de réaliser des gains conséquents. Imaginez les conséquences de l’arrêt d’une centrale électrique ! Dans un registre très différent, moins critique, Predix a été utilisé sur un site spécialisé dans la découpe de tubes. Celui-ci reçoit des tubes de longueur fixe et fournit des découpes à ses clients. Ce qui génère des chutes ; l’enjeu était d’en réduire l’ampleur. Un problème en apparence trivial, mais qui nécessite une puissance de calcul conséquente, hors de portée de cette entreprise sans utiliser un service dans le cloud. Ce n’est qu’un exemple, mais notre écosystème ajoute continuellement des services similaires sur Predix. Notez enfin que notre modèle est très différent de celui des Gafa : nous commercialisons une plateforme et développons un écosystème qui aide nos clients à garder pour eux la valeur de leurs données.

Comment assurez-vous la sécurité et l’homogénéité entre ces services logiciels ?

Nous travaillons dans et pour l’industrie. Se tromper une fois sur dix ou sur cent, avoir une faille de sécurité quand on fait des recommandations sur un site marchand ne porte pas à conséquence. C’est très différent pour un atterrissage d’avion ! Nous prenons donc toutes les étapes relatives à la sécurité très au sérieux. Il s’agit d’abord de l’étape d’authentification. L’identité des personnes ayant accès à Predix est vérifiée. L’utilisation de la plateforme passe par des étapes de contrôle et l’utilisation de tokens spécifiques… S’agissant de la cohérence entre ces services, c’est un enjeu d’architecture : un socle (plateforme et micro- services) qui sera réutilisé partout ; des roadmaps communes pour y ajouter des services communs ; et des développements spécifiques qu’on doit pouvoir faire sans multiplier les procédures. C’est ce que reflète l’organisation de GE : un Chief Digital Officer (CDO), président de GE Digital, auquel reportent les CDO de chaque business afin de limiter la duplication tout en accélérant le numérique. La plateforme Predix, par construction, facilite également à la fois l’agilité et la réutilisation de code. Enfin le design et l’ergonomie sont essentiels pour que les opérateurs utilisent réellement l’application. Exemple dans le secteur pétrolier avec une application d’exploitation qui ne pouvait pas fonctionner car l’organisation ne prévoyait pas que l’opérateur ait le niveau de responsabilité nécessaire : le numérique pouvait le rendre plus intelligent, mais l’organisation ne lui permettait pas de l’être !

Quel fournisseur de cloud utilisez-vous ? Et quelle place allez-vous donner aux technologies comme le Machine ou le Deep Learning ?

Pour le cloud, nous avons à la fois nos moyens internes, et des partenaires comme Microsoft. L’intelligence artificielle, nous l’utilisons, bien sûr, mais avec des limites, car dans l’industrie nous travaillons souvent dans des contextes critiques. Ce qui suppose de savoir expliquer pourquoi on fait les choses pour éviter toute erreur. Les algorithmes d’intelligence artificielle de type « boîte noire » apportent souvent moins de transparence qu’un modèle physique basé sur la compréhension d’une machine, testée et validée pour répondre aux exigences des normes industrielles. Cela dit, ces technologies viennent en complément, ou sont utilisées dans certains cas d’usages. Par exemple, s’il s’agit d’interpréter les carnets d’entretien d’équipements industriels en langage naturel pour mieux prédire des défaillances, ces approches sont pertinentes. Ces pratiques pourraient évoluer, mais toujours dans le respect des contraintes propres à l’Internet industriel.

Où en est la Digital Foundry aujourd’hui ?

La Digital Foundry va poursuivre sa croissance, ce qui passe par la poursuite du recrutement d’experts de très haut niveau. D’ici 2018, nous serons 250. GE dispose déjà d’une équipe de 400 data scientists au niveau mondial. À Paris, le site européen va renforcer cette force de frappe. Côté start-up, le partenariat avec l’accélérateur Numa se traduit déjà par un programme d’open innovation qui a déjà porté sur 55 projets. Il s’agit ni plus ni moins de construire l’écosystème et les industries du futur. Propos recueillis par Patrick Brébion 

 

VINCENT CHAMPAIN

• DEPUIS 2016 Directeur général de GE Digital Foundry Europe

• 2012-2016 Directeur des opérations de GE France

• 2009-2012 Directeur de projets chez McKinsey EMEA

• 2007-2009 Directeur de cabinet au secrétariat d’État à la Prospective, à l’Évaluation et au Développement de l’économie numérique

• 2005-2007 Directeur général aux Finances, aux Systèmes d’information et au Développement économique de la ville de Lille

• 2002-2005 Directeur partenariats et développement des services chez EDF

• 1996-2002 Économiste, successivement au ministère de l’Économie et des Finances et au ministère de l’Emploi et de la Santé

• 1994 École polytechnique, Université Paris-Dauphine et ENSAE.