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60.000 départs : Microsoft se prépare à l’ère du post-logiciel
Par Reynald Fléchaux, publié le 29 octobre 2026
En proposant un départ volontaire à 60 000 salariés, Microsoft envoie un signal aux marchés financiers. Derrière cette annonce spectaculaire, qui devrait se traduire par un nombre de départs bien inférieur, se dessine une transformation plus profonde : celle d’un éditeur dont la croissance dépend désormais d’investissements massifs dans les infrastructures d’IA. Jusqu’à remettre en question les fondements économiques du logiciel.
Microsoft propose à plus d’un quart de ses salariés, aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et en Inde, de quitter l’entreprise. Au même moment, le groupe prévoit quelque 170 Md$ d’investissements sur l’année civile 2026 (153 Md€), essentiellement dans ses infrastructures cloud et IA. Le contraste est saisissant. Au-delà de la gestion des effectifs, Microsoft semble préparer sa transition vers une économie où la valeur ne réside plus principalement dans le logiciel vendu, mais dans la puissance de calcul mobilisée et les tâches exécutées par l’intelligence artificielle.
Encore faut-il relativiser la portée de l’annonce du 26 octobre. Les 60 000 personnes concernées constituent le périmètre d’éligibilité à un dispositif de départs volontaires, et non un objectif de suppressions de postes. Selon Business Insider, la directrice financière Amy Hood anticipe un taux d’adhésion de 5% au maximum, soit quelque 3 000 départs. Microsoft avait déjà expérimenté cette formule au printemps auprès de 8 750 salariés, dont environ 30 % avaient accepté l’offre. Le chiffre de 60 000 relève donc d’abord de l’effet d’annonce, deux jours avant la publication des résultats trimestriels.
Des marges sous pression malgré la croissance
Microsoft continue pourtant d’afficher une santé insolente : son chiffre d’affaires a progressé de 19% au premier trimestre de son exercice 2027, son résultat opérationnel de 21% et Azure de 48%, la demande dépassant même les capacités disponibles. Mais cette croissance devient de plus en plus coûteuse à produire. Sur le trimestre, la marge brute ne progresse que de 17% en valeur, moins vite que le chiffre d’affaires, et tombe à 68%. Dans le même temps, les dépenses d’investissement grimpent à 45,2 Md$ (41 Md€), contre 41 Md$ trois mois plus tôt, dont près des trois quarts consacrés à des actifs à durée de vie courte, principalement des CPU et des GPU.
L’équation diffère profondément de celle qui a fait la fortune de Microsoft. Historiquement, le développement d’un logiciel représentait un investissement initial important, mais sa distribution à des millions d’utilisateurs ne générait que des coûts marginaux limités. Avec le cloud, et davantage encore avec l’IA générative, chaque utilisation mobilise des ressources matérielles, énergétiques et réseau. La croissance des revenus impose donc des investissements supplémentaires, dont une partie doit être renouvelée à intervalles rapprochés. La maîtrise des dépenses de fonctionnement devient un moyen de défendre les marges, même si les économies liées aux départs volontaires resteront modestes au regard des investissements annoncés.
Du logiciel vendu à la tâche accomplie
La transformation pourrait affecter jusqu’à la nature de ce que Microsoft commercialise. Avec Copilot et les agents autonomes, la valeur tend à glisser de l’accès à une application, facturé par licence ou abonnement, vers l’exécution d’une tâche, voire d’un processus métier complet. L’utilisateur n’interagit plus nécessairement avec Excel, Outlook ou un logiciel de gestion : il confie un objectif à un agent, qui mobilise plusieurs applications et exécute les opérations nécessaires.
Microsoft ne renonce évidemment pas à ses logiciels, dont la base installée constitue un point d’appui essentiel pour diffuser ses agents. Mais le centre de gravité économique pourrait basculer des applications vers les couches d’orchestration, les modèles et les infrastructures. Le groupe doit apprendre à monétiser cette automatisation tout en absorbant les coûts de calcul associés. Avec un risque : fragiliser les mécanismes qui ont fait du logiciel d’entreprise une activité exceptionnellement rentable, notamment la facturation par utilisateur.
La réorganisation financière du groupe illustre cette mutation. Depuis juillet, Microsoft ventile ses résultats entre deux grandes divisions, Agents and Infra et Devices and Consumer, abandonnant sa structure historique en trois segments. Selon les chiffres retraités communiqués par Amy Hood, Agents and Infra aurait représenté 81% du chiffre d’affaires du précédent exercice. Cette division rassemble applications professionnelles, agents IA et infrastructures cloud, désormais gérés comme les différentes composantes d’une même chaîne de valeur.
Le programme de départs volontaires s’inscrit dans cette transformation. La progression du chiffre d’affaires par salarié et les ambitions d’automatisation interne suggèrent que Microsoft cherche à découpler davantage sa croissance de celle de ses effectifs, sans qu’il soit possible d’attribuer directement les départs proposés aux gains de productivité de l’IA. L’entreprise pourrait devenir relativement moins intensive en travail humain, mais beaucoup plus intensive en capital. C’est tout le paradoxe de cette transition vers le post-logiciel : Microsoft investit des sommes gigantesques dans des technologies susceptibles de remettre en cause les mécanismes économiques qui ont assuré sa prospérité. Reste à démontrer que l’économie des agents et de la puissance de calcul peut offrir une rentabilité comparable à celle du logiciel traditionnel.
Deux stratégies pour l’ère du post-logiciel
Microsoft n’est pas un cas isolé. Oracle a réduit ses effectifs de 21 000 personnes, soit 13% de ses salariés, entre mai 2025 et mai 2026, tout en prévoyant 90 à 95 Md$ d’investissements (81 à 85 Md€) dans ses infrastructures pour son exercice 2027. Particularité de ce modèle : une partie de ces dépenses est financée à l’avance par ses clients, ce qui ramènerait à environ 70 Md$ (63 Md€) les sommes directement déboursées par Oracle. Comme Microsoft, l’éditeur fait le pari de posséder les infrastructures sur lesquelles fonctionneront les applications et agents IA de demain. Une stratégie qui exige des investissements colossaux dans les datacenters et les GPU, mais permet de facturer la puissance de calcul consommée, y compris par les clients d’autres éditeurs.
SAP et Salesforce privilégient une autre approche. Plutôt que de posséder massivement les infrastructures, ces éditeurs exploitent les modèles et les capacités de calcul de tiers pour enrichir leurs applications d’agents capables d’exécuter des processus métier. Leur enjeu est de vendre cette automatisation plus cher qu’elle ne leur coûte. SAP cherche notamment à réduire sa facture d’inférence en sélectionnant les modèles les plus économiques selon les usages.
Deux paris économiques se dessinent ainsi dans l’industrie du logiciel : tirer des revenus des infrastructures qui exécutent l’IA ou capter la valeur des processus métier qu’elle automatise. Microsoft et Oracle entendent maîtriser les deux extrémités de cette chaîne, quitte à consentir des investissements considérables. SAP et Salesforce privilégient la couche applicative, pour limiter leur exposition aux coûts d’infrastructure. Dans les deux cas, la question reste la même : quelle part de la valeur créée par l’IA les éditeurs parviendront-ils à conserver, et au prix de quels sacrifices sur leurs marges ?
Photo : Sam Torres / Unsplash
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