Pour le patron du leader mondial de la carte à puce, l’avenir appartient à ceux qui investissent dans la recherche et savent prendre des risques, tout en respectant une éthique. Un credo qui lui a plutôt bien réussi.

Un an après l’entrée de son entreprise au CAC40, le patron de Gemalto reste méconnu du grand public. Pourtant, les produits du numéro un mondial de la carte à puce se retrouvent dans nos smartphones, dans nos cartes bancaires et bientôt dans les futurs permis de conduire numériques français. Surtout, ce géant du high-tech est une incroyable réussite – plus de 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012, et quelque 10 000 collaborateurs répartis dans 43 pays – comme la France aimerait en connaître davantage. A 54 ans, son directeur général, Olivier Piou, n’est pas seulement l’homme qui a fait entrer cette pépite au sein de l’indice phare de la Bourse de Paris. Il est aussi celui qui a su entraîner Gemalto hors des sentiers battus pour investir de nouveaux domaines porteurs tels que les documents d’identités numériques ou la communication machine to machine (M2M).Il demeure cependant très lucide sur la nécessité d’élaborer des règles éthiques, et en appelle à la responsabilité des entreprises du secteur.

En 2013, Gemalto connaît à nouveau une croissance à deux chiffres de ses revenus. Quels sont les marchés qui tirent cette hausse ?
Olivier Piou : Ils sont faciles à identifier. Dans la téléphonie mobile, ce sont ceux de la migration vers la 4G et du déploiement des plates-formes infor­matiques. Nos puces donnent confiance dans les services mobiles. Le secteur bancaire, lui, voit de moins en moins de gens venir en agence. Il doit donc penser Internet et mobile. Dans les régions les plus modernes du monde – l’Asie notamment –, des banques d’un nouveau genre sont accessibles par tablettes et smartphones, avec des applis sophistiquées, et n’ont même pas d’interface Web. C’est le mobile first. Autre moteur de notre croissance dans ce secteur : l’adoption de la carte à puce aux Etats-Unis et en Chine. Ensuite, les gouvernements se modernisent – même si la France dans ce domaine n’est malheureusement pas en pointe –, et Gemalto équipe de nombreuses administrations avec ses solutions. Enfin, le développement des technologies machine to machine, c’est-à-dire l’interconnectivité des objets, passe par nos produits.

Voyez-vous un réel développement de ces objets connectés ?
OP : C’est évident. Le plus grand événement de 2008-2009 n’a pas été la crise financière, mais un autre phénomène, qui est passé inaperçu : les opérateurs ont fini de déployer le réseau mobile sur toute la planète. C’est un énorme changement car, où que vous soyez, vous pouvez désormais supposer qu’il existe un réseau sans fil autour de vous et que pouvez l’exploiter. De nouvelles opportunités apparaissent. Certaines sont déjà passées dans le domaine courant. En France, Coyote, système communautaire des usagers de la route, n’est possible que grâce à la couverture numérique sans fil de tout le territoire. Aujourd’hui, partout dans le monde, vous avez la possibilité d’installer dans votre sous-sol une chaudière munie d’une interface GSM et réglable à distance. Autre exemple : les parcmètres de Paris sont devenus sans fil et communiquent directement lorsqu’ils n’ont plus de tickets ou aident à effectuer des statistiques sur le paiement dans telle rue. En outre, plus besoin de casser les trottoirs à grands frais pour les installer, puisqu’ils sont équipés d’un panneau solaire et d’une puce GSM.

Gemalto propose un système incitant les salariés à innover dénommé BIG (Business Innovation Garage). A quoi sert-il ?
OP : C’est un process de création et de gestion d’idées. Tous nos collaborateurs peuvent ainsi soumettre les leurs. Pour la société, c’est intéressant à plus d’un titre. Il s’agit d’abord de capturer les idées. Les salariés en ont beaucoup, mais malheureusement ils les oublient, et les bonnes peuvent même se perdent. BIG évite cela, et permet de breveter rapidement une trouvaille, ce qui encourage aussi les contributions. La question suivante est celle de la validation, puis de la qualification, avec la réalisation d’un prototype. Notre philosophie est « Try hard, fail fast », car plus vous testez rapidement votre idée, plus vous avez de chances d’être en phase avec vos clients. En somme, ce système est un processus d’innovation continue, mais je ne peux pas vous révéler ce qu’il contient en ce moment. Mes concurrents seraient trop contents.

Votre entreprise est en conflit avec des grands groupes (Google, Samsung…) sur des questions de respect de brevets. Peut-on protéger
efficacement l’innovation aujourd’hui ?

OP : J’ai toujours pensé que, en ce qui concerne les technologies, les brevets sont un atout, justifié d’ailleurs, car il rémunère le risque que vous avez pris en innovant. Mais il faut savoir les exploiter et les licencier de manière juste, raisonnable et non discriminatoire. Gemalto a toujours mis tous ses brevets à disposition, y compris auprès de ses concurrents. Ils font moins de recherche que nous parce qu’ils préfèrent payer une licence après que d’autres qu’eux ont investi dans la R&D. Mais dans notre secteur, essayer de fonctionner de manière fermée, comme le fait l’industrie pharmaceutique, est un handicap. Vos concurrents ou partenaires risquent d’innover de leur côté, et vous perdrez alors votre avantage. Il est beaucoup plus intéressant de diffuser sa propre technologie… Seulement, cela ne peut pas être complètement gratuit, sinon personne ne prendra plus de risque.

Les révélations sur les écoutes américaines ne font-elles pas douter vos clients de la valeur des technologies  de sécurité numérique ?
OP : Il faut faire la différence entre les sécurités civile et militaire. La première nous protège contre un individu malveillant ou une mafia, la seconde est déployée par un Etat. Lorsque des espions sont payés par un gouvernement pour en écouter ou en attaquer un autre, ils sont protégés par leurs lois. C’est toute la différence entre moi, qui irai en prison si je tue quelqu’un, et un militaire en mission, qui sera protégé par la législation de son pays. Cette distinction est importante. En complexité et en prix, la sécurité militaire est d’un autre ordre de grandeur que ce que fait Gemalto pour sécuriser les applications civiles. Nous vendons des produits qui valent quelques euros. Pour se défendre contre l’agence de sécurité nationale américaine (NSA) ou protéger la mallette nucléaire d’un président, les systèmes sont autrement plus onéreux. Si vous étudiez la conception du virus Stuxnet (mis au point par les Etats-Unis et Israël pour déstabiliser l’Iran – NDLR), vous constatez que ce programme a sûrement coûté bien plus cher à lui seul que toute la R&D de Gemalto depuis très longtemps. Ces capacités financières ne sont à la portée ni d’un particulier, ni d’une entreprise.

Vous avez pris la place d’Alcatel-Lucent au CAC40. Faut-il y voir un passage de relais entre le matériel et le logiciel dans l’innovation ?
OP : Je ne crois pas. Ce qui me paraît intéressant, c’est surtout que de jeunes sociétés peuvent accéder au CAC40. Pour moi, le Dow Jones a changé dans les années 90 avec l’entrée d’Intel et de Microsoft. A l’époque, les grands journaux économiques se demandaient qui étaient ces petits nouveaux qui venaient jouer dans la cour des grands. Cela annonçait pourtant la modernisation des Etats-Unis et l’arrivée du numérique. L’entrée de Gemalto au CAC40 est plutôt bon signe. Elle prouve qu’il est possible de réussir en France, que des sociétés récentes peuvent y arriver. Le fait que ce soit nous n’est lié qu’à notre valeur boursière à ce moment-là. Cela aurait tout aussi bien pu être Iliad ou Dassault Systèmes. Je souhaite qu’Alcatel-Lucent revienne au CAC40. Et cela se produira, car cette entreprise a une substance, une expertise scientifique et une puissance de R&D significatives.

Quels sont, selon vous, les Etats en pointe dans la numérisation des administrations ?
OP : Les pays scandinaves, du Moyen-Orient et d’Asie du Sud. Le plus proche de nous est sans doute l’Estonie, numérique au point que l’on peut y voter depuis son domicile. Cela permet de consulter les citoyens régulièrement, et avec des niveaux de sécurité excellents. Ils ont d’ailleurs pu faire l’expé­rience de cyberattaques très violentes. Mais de nombreux pays, auxquels on ne pense pas forcément, se sont énormément modernisés. Prenez le Portugal, par exemple. Il existe aujourd’hui des Maisons du gouvernement, comparables à des corners installés dans les grands magasins ou les super­marchés. Il est possible d y effectuer toutes les démarches administratives en ligne jusqu’à créer une entreprise ou enregistrer une déclaration fiscale…

Comment expliquez-vous que la digitalisation des administrations et des entreprises soit si en retard en France ?
OP : C’est moins le cas pour les entreprises, plus perméables et capables de bouger. Mais pendant longtemps, en France, on a pris l’ordinateur pour un ennemi de l’emploi. Pourtant, où est la valeur ajoutée quand un citoyen doit faire la queue pour obtenir un document d’état civil ? Rappelez-vous qu’en voulant moderniser l’Etat et fusionner l’administration du Trésor avec celle des Impôts, plusieurs ministres ont « sauté ». Notre problème est souvent lié aux blocages corporatistes. Chaque ministère a son territoire, chaque corps de fonctionnaire également. Notre pays n’a malheureusement pas tendance à bouger sans des contraintes extraordinaires.

N’y a-t-il pas eu aussi des réticences liées à la protection de la vie privée ?
OP : Le respect de l’anonymat et de la vie privée est l’une de mes grandes préoccupations. Toute technologie apporte à la fois des progrès et des soucis. L’erreur fréquente consiste à ne montrer que le côté pile et d’oublier le côté face. Il ne faut pas pour autant tomber dans la paranoïa. Pourquoi est-il possible de vous suivre grâce à votre mobile ? Simplement parce que l’opérateur a besoin de savoir où vous vous trouvez pour vous passer l’appel. C’est structurel. En revanche, toutes les applis ont-elles besoin de savoir où vous êtes ? Non. Désormais, on doit autoriser volontairement la géolocalisation aux autres applis. Il est essentiel d’éduquer et d’informer sur les possibilités qui existent aujourd’hui.

Après les attentats de septembre 2001, la première réaction des Américains a été de vouloir mettre en place une grande base de données biométriques. Nous leur avons expliqué que ce serait très compliqué à sécuriser et qu’une alternative simple consisterait à confier à chaque citoyen son identité sécurisée. C’est alors que Gemalto a développé la technologie pour intégrer une puce dans le passeport. Les interrogations autour de la protection de la vie privée ou du respect de l’environnement sont légitimes, et il faut y répondre. Je milite pour que les professionnels des technologies se sentent responsables des usages. J’ai ainsi pris position contre des architectures qui me paraissaient discutables, comme l’Unique ID en Inde. On peut faire mieux, et il est de notre responsabilité de le dire aux politiques.

Propos recueils par Sebastien Dumoulin et Matthieu Scherrer