Depuis quelques mois, la quasi-totalité des salariés du fleuron français des alcools est reliée par un réseau social d’entreprise. Les initiatives fusent, et l’innovation s’en trouve stimulée.

Chaque matin, quand Alexandre Ricard se lève, son premier réflexe n’est pas de lire ses courriels ni de jeter un œil sur les cours de la Bourse. La priorité du directeur général délégué de Pernod Ricard ? Consulter les derniers messages postés sur le réseau social de l’entreprise PR Chatter, sorte de Facebook interne réservé aux salariés du groupe. Il prend ainsi à tout moment la température de ses filiales, même les plus éloignées, et découvre les idées qui fusent à l’autre bout de la planète.

Le petit-fils de l’emblématique fondateur de l’entreprise, Paul Ricard, en deviendra le PDG fin janvier 2015. Faire prendre au groupe le tournant du numérique est pour lui une nécessité : il en sera le premier patron 2.0. Car si la société, dont le chiffre d’affaires a atteint 8,2 milliards d’euros en 2012, se porte bien, elle ressemble aujourd’hui à une fédération de PME locales.

La holding est constituée de six filiales, qui gèrent la stratégie des marques vedettes au niveau international (Absolut Vodka, Chivas Regal, Havana Club…) et de 75 autres branches chargées de la distribution des boissons alcoolisées dans les différents pays. Certes, ce modèle facilite les initiatives locales : la proximité avec les consommateurs est un atout pour s’adapter à leurs goûts, et faire évoluer les produits et les campagnes promotionnelles. Mais cela les rend plus difficiles à mener.

Et les bonnes pratiques se diffusent mal. “ Nos collaborateurs considèrent encore que notre organisation est trop cloisonnée et trop lente pour transformer une observation faite sur le terrain en occasion d’innover ”, expliquait, au printemps 2012, le directeur général Pierre Pringuet dans le magazine interne du groupe. Dans ce contexte, toutes les démarches capables de casser les silos et d’accélérer les échanges étaient les bienvenues.

Un état d’esprit qu’il veut insuffler au groupe. Mais d’où lui est venue l’idée de mettre en place un tel réseau ? En 2011, le magazine Forbes a dressé son palmarès des entreprises mondiales les plus innovantes. Pernod Ricard y était la première des sociétés françaises. En haut du tableau, figurait Salesforce. Intrigué, le vendeur de spiritueux hexagonal s’est intéressé à l’outil phare de l’éditeur de logiciels américain : sa plate-forme de gestion de la relation client. A l’issue d’une réunion avec Salesforce, le comité de direction de Pernod Ricard a découvert les possibilités d’un autre logiciel, le RSE Chatter. Et il fut convaincu des possibilités qu’il offrait.

“ Un réseau social génère de l’innovation, cette dernière produit de la croissance. Nous avions tout à gagner à l’adopter ”, résume Alexandre Ricard. Le 29 octobre 2012, le réseau social PR Chatter est lancé. La holding met l’outil à disposition de toutes les filiales du groupe. Le montant de la transaction, lui, demeure confidentiel. Cinq mois plus tard, environ 17 000 salariés Pernod Ricard (sur un effectif total de 18 800 personnes) disposent déjà de leur profil sur le réseau avec leur photographie, leurs coordonnées et l’intitulé de leur poste.

Dès leur inscription, ils sont accueillis dans Well’com, communauté regroupant tous les collaborateurs présents sur Chatter. Y poster une information équivaut à la mettre à disposition des 17 000 collaborateurs… ce qui aurait bien sûr été impensable par courriel. “ Avec Chatter, je retrouve la même impression qu’à mon arrivée dans l’entreprise, au début des années 80 : une unité forte, et un esprit start up ”, se félicite Thierry Billot, directeur général adjoint de Pernod Ricard. Chacun partage les avancées qui lui semblent pertinentes et commente ou “ like ” les participations de ses collègues.

Rêve de communicants. Les équipes communication et marketing ont d’emblée fait partie des populations les plus impliquées sur le réseau. “ Pour les marques, le RSE se révèle un moyen rêvé de se tenir au courant des nouvelles promotions ou opérations internes ”, explique Thierry Billot. Les communicants de tous les pays ont ainsi partagé l’arrivée des premiers prototypes de tee-shirts connectés à Internet créés par les whiskys Ballantine’s. Ces vêtements futuristes, qui servent d’écran, affichent sur le torse de leur propriétaire des messages envoyés depuis un smartphone grâce à une application mobile.

Le même label a lancé en mars une application, Ballantine’s Loud Blue, capable de transformer en morceaux de musique des photographies partagées sur Twitter avec le hashtag #loud-blue. “ Quand la nouvelle est apparue sur PR Chatter, quelqu’un à Londres a indiqué qu’il connaissait un autre algorithme transformant des sons de la vie quotidienne, et non pas des images, en musique. Ces échanges pourraient aboutir à d’autres projets ”, se félicite Alexandre Ricard.

Sans PR Chatter, The Absolut Company aurait suivi le lancement du produit au Brésil, puis expliqué aux entités des autres pays les raisons du succès local. “ Auparavant, il fallait six mois pour partager une bonne pratique. Aujourd’hui, la même opération est réalisée en quinze jours ”, se réjouit Alexandre Ricard.

De nouvelles méthodes de travail sont donc en train d’apparaître. Chaque marque dispose désormais de sa propre communauté, dont le nombre total avoisine les 2 000. Les membres y dévoilent l’arrivée de produits concurrents ou le lancement de nouvelles boissons. Si celles associées à des marques sont, la plupart du temps, ouvertes à tous, d’autres, au contraire, sont fermées et nécessitent d’obtenir l’approbation de l’animateur du groupe pour y être accepté.

C’est notamment le cas de Kan-Do, où se retrouvent les membres du Kangaroo Fund. Ce fonds interne, créé en juillet dernier, est destiné à encourager l’esprit d’innovation au sein du groupe. Il a pour objectif de récolter et d’exploiter les bonnes idées. Disposant d’un budget de plusieurs millions d’euros, il a permis de faire remonter 140 initiatives venant aussi bien des sièges que des usines. Il s’appuie sur PR Chatter pour faciliter les échanges entre les collaborateurs concernés.

Grâce au réseau, ils ont accès à des spécialistes pour améliorer les concepts proposés. Un comité d’experts se réunira ensuite au cours de plusieurs étapes afin de sélectionner les idées les plus prometteuses. Ces derniers communiqueront sur le RSE au sein d’un groupe privé, Kangaroo Committee.

A ce jour, 42 collaborateurs se sont vu accorder un budget de 5 000 euros pour défricher une solution technique ou mener une étude de marché. Ils sont autorisés à consacrer 10 % de leur temps de travail pour faire avancer leurs recherches. Cinq de ces projets seront conduits jusqu’au stade du prototypage. S’il s’agit d’une boisson, par exemple, sa formule sera développée, et son emballage dessiné.

Un succès rapide. PR Chatter est en place depuis trop peu de temps pour que de nouveaux produits ou services aient été lancés grâce à lui. Mais l’opération est déjà un succès : 60 000 messages ont été publiés par les salariés, 62 000 commentaires ajoutés depuis le lancement du réseau. Si cette circulation d’informations stimule la créativité des uns et des autres, elle demande aussi d’adopter une nouvelle discipline. L’employé a intérêt à bien choisir les communautés et les personnes auxquelles il s’abonne pour ne pas être submergé.

Moyennant ces quelques précautions, les données au sein du groupe circulent plus vite et sans barrière. Mieux, le RSE devient un atout en termes de recrutement. “ Les nouveaux talents que nous embauchons adorent les réseaux sociaux, rappelle Alexandre Ricard. Nous devions nous adapter à l’air du temps. ” Marier tradition et modernité, un cocktail subtil dont Pernod Ricard maîtrise la recette.