Data / IA
Pierre Jaeger (IBM) : « La question n’est pas si le quantique va arriver, mais quand »
Par Laurent Delattre, publié le 30 septembre 2026
À Big Data & AI Paris 2026, Pierre Jaeger, directeur technique en charge des partenariats stratégiques pour IBM Quantum en Europe, est venu rappeler une chose simple : l’ordinateur quantique n’est plus seulement une promesse de laboratoire. Les machines existent, elles sont accessibles dans le cloud, et IBM vise désormais 2029 pour franchir le cap autrement plus sérieux du calcul quantique tolérant aux erreurs. Reste à savoir ce que les entreprises peuvent réellement en faire.
« En 2016, IBM a mis le premier ordinateur quantique dans le cloud. C’était une révolution, mais cet ordinateur-là ne faisait pas grand-chose. Aujourd’hui, on a une flotte disponible. Ce sont des technologies qui sont accessibles, utilisables« …
Pour Pierre Jaeger, le vrai sujet autour du quantique est désormais la construction des usages. IBM travaille aujourd’hui avec environ 350 clients, industriels et centres de recherche. « Ce n’est pas si simple d’avoir un usage utile et viable, mais les ordinateurs existent, ils se développent, ils avancent. »
Et la prochaine marche est balisée. « On n’a aucune raison de ne pas penser qu’on sera capable, d’ici 2029, d’avoir un ordinateur quantique tolérant aux erreurs. C’est un peu le Graal de ce qu’on recherche. »
De 10 000 à 100 millions de portes
Le principal verrou reste aujourd’hui la fiabilité des calculs. Les qubits sont extrêmement sensibles à leur environnement et les erreurs s’accumulent rapidement au fil des opérations. En attendant de disposer de machines capables de corriger réellement ces erreurs, IBM s’appuie sur des techniques de mitigation pour en limiter les effets.
Pour expliquer cette étape intermédiaire, Pierre Jaeger convoque une image très parlante : celle du casque antibruit.
« Aujourd’hui, on ne fait pas de correction d’erreur, on fait de la mitigation d’erreur. Le casque antibruit ne supprime pas le bruit : il l’apprend et applique l’inverse. On fait la même chose avec les ordinateurs quantiques. »
La correction d’erreur doit changer d’échelle. Les machines actuelles exécutent quelques milliers de portes quantiques. IBM prévoit avec Starling, en 2029, 100 millions de portes sur 200 qubits logiques, puis un milliard avec Blue Jay à l’horizon 2033.
« La question, ce n’est pas si l’ordinateur quantique va arriver. C’est quand est-ce qu’il va arriver. Vous avez le droit de croire IBM pour 2029. Est-ce que vous êtes prêts ? »
L’avantage quantique sort du laboratoire
Cet été, IBM et plusieurs partenaires ont publié trois travaux revendiquant un avantage quantique vérifiable. Pierre Jaeger insiste sur le dernier mot.
« L’avantage quantique, c’est la capacité à faire quelque chose mieux qu’avec un ordinateur classique, mais aussi d’être capable de vérifier le résultat et d’avoir un résultat démontrable, vérifiable et répétable. »
Ces résultats restent encore en amont d’un véritable basculement industriel, mais, pour notre invité, ils commencent à en dessiner les contours.
« Ce n’est quand même pas encore trois démonstrations d’usage dans l’industrie, mais ça prouve que les machines sont disponibles et permettent d’envisager sereinement la démonstration d’avantages quantiques dans l’industrie. »
Pas besoin d’acheter sa machine
Finance, chimie, pharmacie, matériaux, logistique, réseaux énergétiques… IBM voit déjà plusieurs familles d’usages.
« Ce n’est pas un jeu réservé à des très grandes entreprises. C’est principalement un jeu d’algorithmiciens, de personnes capables de penser à des problèmes de l’entreprise. »
Surtout, le quantique n’est plus forcément synonyme de ticket d’entrée prohibitif. Avant même de financer un projet industriel, les entreprises peuvent désormais commencer par se former, expérimenter et tester leurs premiers algorithmes à petite échelle.
« Le logiciel est libre, modifiable et même revendable. Et l’accès à l’ordinateur quantique d’IBM, on vous en donne. C’est gratuit, dix minutes par mois pour tout le monde. C’est ça aujourd’hui le ticket d’entrée pour vous former, pour apprendre. »
Le vrai chantier est dans les mathématiques
Pour les DSI, le futur sera surtout hybride. L’ordinateur quantique n’a pas vocation à remplacer l’infrastructure classique, mais à intervenir comme un accélérateur sur certains calculs particulièrement difficiles. Stockage, orchestration des traitements, préparation des données ou restitution des résultats resteront largement assurés par des architectures traditionnelles. CPU, GPU et QPU devront donc travailler ensemble dans une architecture qu’IBM baptise Quantum-Centric Supercomputing.
« Un ordinateur quantique n’est pas fait pour stocker de l’information. Il n’est pas très fort non plus pour faire de la représentation visuelle. On aura besoin de GPU ou de CPU à côté. L’objectif est de tirer le meilleur de chaque technologie. »
Et la difficulté n’est pas forcément le code à proprement parler.
« On parle de cinq, six personnes, pas beaucoup plus. Par contre, le temps est un temps long. Le développement n’est pas très compliqué. C’est plus l’algorithmie et la mathématique qui sont compliquées. »
Même prudence côté énergie. Le quantique pourrait alléger certains calculs, mais pas faire disparaître les data centers IA. « On aura toujours besoin de GPU, on aura toujours besoin de CPU. Ce n’est pas 100 % de la consommation électrique de l’IA qui va disparaître grâce à l’informatique quantique. »
Bref, le quantique ne remplacera pas l’informatique classique. Il viendra chercher les quelques calculs où il peut vraiment totalement changer la donne.
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