Pour la troisième année consécutive, le Cigref trace un portrait assez noir des relations clients-fournisseurs dans l’IT. Apparemment, les grands éditeurs de l’IT continuent de faire la sourde oreille aux mécontentements des DSI…

Le 25 septembre dernier, le Cigref a organisé une conférence de presse qui a surtout porté sur le sujet des relations clients-fournisseurs. Bernard Duverneuil, son président et Philippe Rouaut, président du club « relations fournisseurs » (cf. encadré), ont dressé un état des lieux insatisfaisant.

Des DSI toujours en colère…

La crise sanitaire n’a pas vraiment amélioré les relations avec les grands éditeurs, au contraire. La plupart de ces derniers ont pratiqué les clauses et les tarifs contractés avant la crise sans tenir compte de la baisse d’activité économique. Si les fournisseurs se sont montrés résilients durant la crise, et « très impliqués cette année dans les groupes de travail du Cigref« , tous n’ont pas été des partenaires coopératifs pour accompagner les clients les plus en difficulté durant la crise. Par ailleurs, le Cigref constate avec froideur que « bien qu’indéniable et appréciée, la bienveillance des fournisseurs durant la crise n’est qu’une posture conjoncturelle, au regard des pratiques commerciales qui subsistent ». L’embellie n’est qu’une parenthèse alors que les conséquences économiques de la crise Covid-19 seront quant à elles durables.

Comme précédemment, les causes de mécontentement ne portent donc pas, ou presque, sur la technologie mais sur les pratiques commerciales habituelles, relevées par le Cigref depuis quelques années, notamment la recherche continue de croissance des grands éditeurs sans que leurs offres n’apportent quelque chose de nouveau.

Le SaaS : un piège selon le Cigref

Le Cigref a également souligné que « le piège du SaaS se refermait sur les entreprises ». Après les phases de découverte et d’adoption massive, les offres SaaS cherchent la croissance dans les gadgets alors que la maturité du marché entraîne un durcissement des relations commerciales au moment de la renégociation. Le Cigref constate avec effroi que « la recherche du revenu récurrent des fournisseurs SaaS (qu’il s’agisse des géants du numérique ou de plus petits acteurs natifs du cloud) les conduit à reproduire certaines pratiques commerciales illégitimes du monde du logiciel ».

Nouveauté cette année, une critique a porté sur la technologie. La montée en puissance du télétravail s’est accompagnée d’une croissance des attaques. Les faiblesses des systèmes d’information tiennent à de nombreux facteurs, organisation, collaborateurs, services de sécurité des entreprises…, mais « aussi aux failles des produits ».

Les nouveaux modèles de tarification proposés, comme le paiement à la valeur ajoutée, n’ont pas l’heur aux clients. « Il s’agit d’une ponction de la croissance des entreprises, d’une taxation de l’innovation que les entreprises investissent dans le business », juge Bernard Duverneuil.
Le Digital Access proposé par SAP et censé mieux cadrer les accès aux données recueille lui aussi l’ire des DSI. « Ces pratiques que le Cigref dénonce depuis des années sont dommageables pour la performance des organisations utilisatrices, leur profitabilité et donc notre économie », ajoute le patron de l’association.

Le Cloud et la souveraineté numérique

Dans un esprit toujours plus offensif, le Cigref a également mis en avant la préoccupation émergente de la souveraineté numérique. « Il est anormal que les entreprises européennes n’aient pas d’autres alternatives que les GAFAM et les BATX » a insisté Bernard Duverneuil.

Ce dernier s’inquiète ainsi des jeux politiques et des luttes géopolitiques. Il voit dans la dégradation des relations sino-américaines – et dans l’exemple du bannissement devenu international de Huawei – une sirène d’alarme. « Il est autant vital qu’urgent que l’Europe reprenne son destin numérique en main » alerte le patron du Cigref même si l’association constate qu’un virage s’amorce avec le Digital Services Act qui doit permettre de mieux encadrer les Big Tech, ou avec les réflexions de la Commission autour d’un nouvel outil de régulation de la concurrence sur le marché des services numériques.

Le Cigref voit d’ailleurs en Gaïa-X, le métacloud européen, une alternative crédible et salutaire aux clouds américains (AWS, Azure, Google Cloud, Oracle Cloud, IBM Cloud, …) et chinois (Alibaba Cloud mais aussi Tencent Cloud et Baidu AI Cloud).

L’Open Source : solution alternative et bâton contre les fournisseurs

Au vu de ces récriminations devenues récurrentes depuis maintenant trois ans, on pourrait s’attendre à ce que les grandes entreprises « musclent » leur démarche pour aider à la constitution d’offres alternatives.

Depuis trois ans, le Cigref brandit l’open source pour tenter d’influer les pratiques des grands éditeurs et des fournisseurs de services IT. C’est encore vrai cette année, mais le regard des DSI sur les solutions open source est désormais un peu plus focalisé sur leur potentiel et un peu moins sur l’effet levier de pression dans les démarches commerciales.

Des initiatives ont été lancées. Par exemple, le TOSIT, une association comptant une douzaine de grandes entreprises et organisations (dont Carrefour, EDF, Enedis, Orange, SNCF, Pôle Emploi…) soutient et promeut les solutions open source. Dans le détail, on peut apprendre que les tests de montée de charge sur la base de données PostgreSQL la rendent apte à supporter tous les environnements.
Autres actions, des associations utilisateurs, l’USF notamment, montent régulièrement au créneau pour défendre les intérêts des entreprises clientes (de SAP dans le cas de l’USF).

Côté Cigref, un groupe de travail se penche désormais sur la valeur d’usage des suites collaboratives pour chercher une alternative à G Suite et à Microsoft. Piloté par Stéphane Rousseau, DSI d’Eiffage, le groupe a évalué divers outils français et européens, open source ou non. Si aucun n’offre à lui seul la couverture fonctionnelle des grands éditeurs américains, le couplage entre plusieurs solutions pour répondre aux besoins est en cours d’évaluation.

Trop de paroles et trop peu d’actes ?

Reste que toutes ces démarches ne semblent pas trouver un écho très concret. Certes, le marché public « de support logiciel libre » gagné par Atos permet aujourd’hui à toutes les administrations centrales de bénéficier du support de quelque 350 logiciels open source dont nombre d’outils collaboratifs. Mais le Ministère de l’Éducation Nationale a déjà retenu Microsoft alors qu’il est pourtant membre du Cigref. On peut également citer le cas d’un grand « acteur du ferroviaire » qui devrait migrer vers une nouvelle version d’ERP payante, une migration obligatoire parce que le support de la version actuelle va s’arrêter. Et ce, sans évolution fonctionnelle. Bien sûr, sa DSI est responsable d’un maintien en condition opérationnelle. Mais peut-être n’a-t-elle pas entendu parler de tiers mainteneurs en attendant d’autres alternatives ?

Au final, la réponse de la plupart des grandes entreprises et organisations semble souvent s’arrêter encore un peu trop au discours.

Le Cigref représente 150 entreprises et administrations publiques, qui pèsent ensemble 1 700 Mds de CA cumulé et 50 Mds de budget global SI.
Au sein du Cigref, le Club Relations Fournisseur est composé de 8 groupes de travail sur AWS, Google Cloud, IBM, Microsoft, Oracle, SalesForce, SAP, et la valeur d’usage des suites collaboratives auxquels s’ajoutent bien évidemment les 558 collaborateurs appartenant aux organisations membres du Cigref.