Terre de R&D, le plateau de Saclay, au sud de Paris, va héberger un cluster scientifique. Dans cette zone à fort potentiel, 40 000 emplois seraient créés d’ici à 2020.
Sa situation géographique, excentrée par rapport aux grands axes de transport, pénalise les recrutements.

A vingt kilomètres au sud de Paris, à cheval sur les départements de l’Essonne et des Yvelines, se dessine un pôle scientifique et technologique de haute volée. Capitalisant sur la présence de grandes écoles et de laboratoires de recherche, l’Etat entend transformer cette concentration de matière grise en entreprises et en emplois.

Déjà, le plateau de Saclay et la zone des Ulis, dans l’Essonne, regroupent le plus grand nombre d’industries informatiques du Sud francilien. Leur poids reste toutefois faible au sein de la région. « Paris et les Hauts-de-Seine représentent 85 à 90 % des offres pour les informaticiens en Ile-de-France », explique François-Xavier Acar, directeur du Pôle emploi des Ulis. Cependant, cette zone, riche en hautes technologies, représente 25 % de la recherche d’Ile-de-France et 10 % de la R&D privée française, avec des entreprises telles que Renault, PSA, Thales, Alcatel-Lucent, Air Liquide ou Motorola. Beaucoup de ces établissements de recherche publics et privés utilisent l’informatique pour faire des tests grandeur nature ou valider des process. « Il y a aussi de grosses activités de traitement de données et de calcul comme chez Neurospin, spécial de l’imagerie du cerveau », note Patrick Cathelineau, directeur du pôle développement et aménagement de la communauté d’agglomération du plateau de Saclay.

Pour faire de Saclay la Silicon Valley à la française, l’Etat veut jouer sur l’effet de cluster en valorisant la recherche et ses débouchés économiques. Pour cela, les écoles, les laboratoires de recherche et les industriels sont invités à travailler sur des projets communs. Dans cet esprit, de nouvelles plates-formes voient le jour. Ainsi, Digiteo, consacré au développement des sciences et technologies de l’information, a été fondé par six acteurs présents sur le plateau : le CEA, le CNRS, Polytechnique, l’Inria, Supélec et l’Université Paris-Sud 11. Il rassemble aujourd’hui 1 200 chercheurs, et, d’ici fin 2010, ce seront 1 800 chercheurs qui travailleront ensembles dans trois bâtiments dédiés. De nombreuses écoles d’ingénieurs ? l’Ensae, l’Institut Télécom ou encore l’ENS Cachan ? devraient venir s’installer sur le plateau. En parallèle, le projet IPHE (Incubateur, pépinière, hôtel d’entreprise) prévoit la création d’une pépinière de 11 000 mètres carrés, capable d’accueillir les équipes qui souhaiteront industrialiser et commercialiser les produits et services nés des plates-formes de recherche.

Un potentiel d’au moins 120 start-up

Actuellement, l’activité recherche du plateau ne crée qu’une dizaine d’entreprises nouvelles par an. Si on applique le ratio américain qui veut que 10 000 chercheurs génèrent la création de 100 entreprises chaque année, il y a, sur la zone, un potentiel d’au moins 120 start-up. Après plusieurs années passées dans cette pépinière, les jeunes pousses pourront aller dans les zones d’activité voisines de Courtabœuf, Vélizy ou Massy. Au total, ce sont 40 000 emplois qui devraient être créés d’ici 2020 sur la zone.

Le pôle de compétitivité System@tic estime, lui, que ses projets de recherche, en plus des 1 300 chercheurs mobilisés, emploient chaque année environ 3 000 personnes en R&D. Un comité de pilotage RH a établi une cartographie des compétences recherchées par les industriels du pôle. « D’après notre sondage, nos membres devraient avoir besoin de 300 à 500 ingénieurs en informatique chaque année pendant cinq ans, et de 300 à 500 ingénieurs systèmes », résume Jean-Marie Détriché, chef de projet au CEA, professeur à l’Ecole centrale et président du comité de pilotage.

Ce qui manque le plus aux membres de System@tic, ce sont les ingénieurs en systèmes complexes. Ces derniers doivent être capables de comprendre les contraintes de toutes les disciplines concernées par un projet (un système embarqué dans un véhicule, par exemple). Selon Jean-Marie Détriché, ces profils sont plutôt à la base des automaticiens. Cependant, des informaticiens qui seraient près à quitter leur clavier pour s’intéresser à l’environnement du projet, aussi bien en amont qu’en aval – les capteurs, les actionneurs… – pourraient éventuellement tirer leur épingle du jeu. D’autres membres de System@tic, plus orientés logiciels, comme Thales, recherchent des architectes système.

Une myriade de PME prestataires

A côté de ces grands établissements, notamment sur les zones de Courtabœuf-les Ulisou de Palaiseau, se trouve une myriade de PME plutôt tournées vers la prestation de service ou l’intégration. Deux mondes parallèles qui se rencontrent très peu, voire jamais. « Les entreprises qui recrutent le plus sur cette zone cherchent des techniciens réseaux, des administrateurs réseaux et sécurité. Beaucoup de SSII font de la prestation en régie, et des demandes pour des profils internet type webmestre ou des concepteurs de sites web », estime Chantal Leflond, directrice d’Apis (développement, pépinière et incubateur d’entreprises des Ulis). L’intégrateur Telindus, par exemple, a recruté 75 informaticiens en 2008 sur la zone et prévoit autant d’embauches cette année. Econocom, lui, a embauché 80 informaticiens, « principalement des jeunes diplômés bac + 2 pour des postes de techniciens microréseaux en help desk », précise Franck Fangueiro, son responsable RH.

Les entreprises les plus petites ont du mal à attirer les profils qui leur conviennent. « Il n’est pas rare que les offres que nous recueillons restent non pourvues au-delà de six mois », note Brigitte Chalet, chargée du service emploi de la communauté d’agglomération du plateau. Les jeunes diplômés préfèrent aller dans un grand groupe et sont souvent rebutés par des postes qui leur semblent trop pointus techniquement. « Il est aussi difficile de recruter des profils expérimentés qui seraient intéressés pour intégrer une petite équipe », explique Jacob Mechaly, patron d’Avirnet, un intégrateur Wi-Fi. A cela s’ajoute le fait que ces entreprises cherchent des experts immédiatement opérationnels. « Elles n’ont pas le temps ni les moyens humains, même avec notre aide, de former des candidats », confirme François-Xavier Acar. « Sachant que nous n’avons pas assez d’équipes disponibles, nous sommes obligés de restreindre nos réponses aux appels d’offres », regrette Jacob Mechaly, à qui il a fallu plus de six mois pour trouver les profils qu’il cherchait aussi bien pour des stages longs que pour des CDI.

Les difficultés d’accès, un frein au recrutement

Même sur un territoire très innovant, les PME n’ont pas de gros moyens et proposent souvent des rémunérations moins attractives que sur Paris. « Nous avons réussi à recruter des collaborateurs avec des salaires moyennement attractifs parce qu’ils habitaient sur la zone. Ce qu’ils ont perdu en termes financiers, ils le gagnent en qualité de vie », explique Gaël Thomaré, président du directoire de l’éditeur Rhapso, basé à Palaiseau. Il trouve également des profils intéressants qui sortent de l’université voisine Paris-Sud 11. Car le plateau et ses alentours sont mal desservis par les transports publics. « Les gens ne viennent pas travailler à Courtabœuf s’ils ne vivent pas à proximité de la zone, car il faut une heure et demie pour venir de Paris. Dans la mesure du possible, je ne recrute que des gens qui habitent le secteur, car je sais que les autres s’essouffleront », remarque Olivier Boudon, président de la CGPME 91 et de S2ib, société de services de dix personnes. Des projets prévoient d’améliorer l’accès à la zone, mais en attendant, les entreprises se disputent les informaticiens locaux !

Un cluster scientifique ?r?fort potentiel

Le plateau de Saclay, c’est :
12 000 chercheurs,
160 laboratoires publics ou privés,
23 000 étudiants,
4 000 entreprises, dont 1 000 consacrées à la haute technologie,
40 000 emplois.

Deux questions ?ran?s-Xavier Acar, directeur du P?emploi des Ulis

Comment se porte le marché de l’emploi sur la zone de Courtabœuf ?
« Même si, traditionnellement, les recrutements s’effectuent plutôt au deuxième et troisième trimestre, cette année, le premier trimestre est particulièrement ralenti. Beaucoup d’entreprises sont encore dans l’expectative. Pour la première fois depuis longtemps, la tendance s’est inversée : il y a un peu plus d’informaticiens dans notre portefeuille que de postes à pourvoir. Actuellement, nous avons 70 inscrits au pôle des Ulis, dont la moitié depuis moins de six mois. Cependant, même s’il y a plus de demandeurs, certaines offres ne trouvent toujours pas preneurs, car le profil des inscrits ne correspond pas forcément aux demandes. »

Quel type d’entreprises recrute ?
« Sur le plateau de Saclay et la zone de Courtabœuf, on trouve environ 450 entreprises d’informatique. La moitié d’entre elles, des sociétés unipersonnelles, n’ont aucun salarié. Sur les 50 % restantes, environ 85 recrutent. Mais moins d’une vingtaine effectue 80 % des embauches. Les entreprises qui recherchent encore des informaticiens sont surtout des SSII et des start up. Depuis la fin de l’année dernière, les éditeurs connaissent quelques difficultés et recrutent moins. »