Eco
Souveraineté numérique : si elle est stratégique, pourquoi ne pèse-t-elle que 10 % ?
Par La rédaction, publié le 30 juin 2026
Alors que s’ouvre aujourdh’ui le Salon Souveraineté Numérique, il est urgent de repenser la commande publique. Le vrai sujet n’est plus de convaincre, mais de sortir des symboles et d’aligner enfin commande publique et souveraineté numérique.
De Julian Maurel, PDG de Jahia Solutions.
Pendant dix ans, défendre la souveraineté numérique a demandé un effort de conviction et cet effort a porté ses fruits : dans une salle de décideurs publics, plus personne aujourd’hui ne conteste sérieusement l’importance du sujet. Le paradoxe tient à ce qui s’est passé ensuite, ou plutôt, à ce qui ne s’est pas passé. Car si la souveraineté figure désormais dans la plupart des appels d’offres, elle y reste souvent cantonnée à un critère pondéré autour de 10 %, quand le prix en pèse 50 ou 60%… Présente, donc, mais presque jamais en position de l’emporter. Le sujet n’est plus une affaire de conviction, il est devenu une affaire de cohérence.
Ce taux n’a rien d’un hasard. Il se situe exactement assez haut pour qu’on puisse nommer la souveraineté, l’inscrire dans la grille et prouver qu’on y a pensé, et assez bas pour ne jamais renverser un classement qui se décide ailleurs. Reléguée derrière le prix, les fonctionnalités, les délais, les références et le support, elle arrive après tous les critères qu’un acheteur sait manier sans risque. Lui accorder davantage de poids reviendrait précisément à en prendre un. À ce niveau, la souveraineté n’est plus un critère de décision. C’est de la paillette.
Le secteur informatique connaît ce réflexe depuis longtemps. On y répète, mi-sérieux mi-résigné, que personne ne s’est jamais fait licencier pour avoir choisi IBM, et il suffit de remplacer IBM par Microsoft, Google ou Salesforce pour que le mécanisme tienne toujours. Le choix dominant engage l’organisation pour huit ou dix ans. Il n’est pas toujours le meilleur, mais c’est le seul qu’on ne reprochera jamais à celui qui l’a signé. Personne n’a envie d’être le DSI qui a imposé l’alternative française, celui qu’on regardera de travers le matin où un service tombe. Tant qu’un acheteur prendra plus de risques à retenir un éditeur européen qu’à l’écarter, la souveraineté restera un beau mot dans des grilles qui en décident autrement.
Rien de tout cela n’est un procès fait aux acheteurs publics, dont la marge de manœuvre est plus étroite qu’on ne l’imagine. Tenus de sécuriser juridiquement leurs marchés, de maîtriser des budgets, de garantir la continuité des services et d’éviter qu’un usage ne se casse du jour au lendemain, ils trouvent dans la solution que tout le monde connaît le réflexe le plus confortable, et souvent le plus rationnel pour celui qui en répond. L’asymétrie n’est donc pas seulement dans les têtes, elle est aussi inscrite dans les règles. Et ce sont aussi les règles qu’il faut corriger.
Encore faut-il ne pas les corriger en empilant des contraintes, car ce serait le piège. Une souveraineté transformée en labyrinthe réglementaire, en exigence illisible ou en promesse d’expérience dégradée finit par fragiliser ceux qu’elle prétend protéger. Là où les grands acteurs mondiaux disposent des juristes et des équipes pour absorber n’importe quelle complexité, la plupart des éditeurs européens consacrent encore toute leur énergie à construire leur produit et à tenir leurs projets. Empiler les critères ne les aide pas, il les épuise. À trop vouloir protéger un marché par la règle, on finit par lui imposer un cadre que ses concurrents n’ont pas et par le désavantager au nom même de sa défense.
L’effort doit donc se déplacer plutôt que s’alourdir, vers moins de critères mais mieux choisis. Sur un achat numérique stratégique, la souveraineté gagnerait à quitter le bas de grille où elle tient lieu de préférence vague, pour devenir une question de qualification posée avant même qu’on ne compare les offres. Avant le prix, avant les fonctionnalités, une organisation devrait savoir ce qu’elle entend réellement garder sous contrôle : ses données, son hébergement, ses coûts à venir, ses contrats, ses dépendances techniques et sa capacité à changer de fournisseur le jour où elle le décidera.
Cette dernière exigence est la plus concrète et la plus révélatrice. Dans tout projet structurant, un fournisseur devrait savoir expliquer comment son client pourra quitter sa plateforme dans cinq ans, ce qui suppose des formats de données récupérables, un coût de sortie chiffré à l’avance plutôt que découvert au pire moment, des dépendances identifiées, des composants documentés et des engagements de réversibilité écrits noir sur blanc dans le contrat. Une telle exigence ne favorise pas artificiellement les éditeurs européens, elle favorise ceux qui rendent le contrôle à leurs clients. Elle ne réduit pas la concurrence, elle l’assainit.
Le même raisonnement vaut pour les lois extraterritoriales. Lorsqu’un projet touche des données sensibles, des services essentiels ou des infrastructures critiques, l’exposition juridique d’un fournisseur cesse d’être une ligne parmi d’autres dans un tableau : elle conditionne tout le reste, et mérite d’être examinée en amont, comme un seuil d’entrée plutôt que comme un point de bonus accordé à la marge. Cette bascule n’a rien d’une vue de l’esprit. Certaines centrales d’achat la pratiquent déjà sur leurs marchés les plus stratégiques, en écartant d’emblée les candidats soumis à un droit extraterritorial plutôt qu’en leur retirant quelques points dans une grille. Elle manque encore presque partout ailleurs, et c’est elle pourtant qui fait passer d’une souveraineté de conformité à une souveraineté de décision.
Les éditeurs européens ont leur part dans cette histoire, et je ne prétendrai pas l’inverse. Nous devons rassurer davantage, documenter nos garanties, simplifier l’adoption, accompagner les migrations, contractualiser la réversibilité et prouver que nous tenons des projets critiques sans trembler. C’est parfois frustrant, mais c’est normal : la souveraineté ne remplace pas l’excellence du produit. Elle vient en plus et un acheteur a parfaitement le droit de nous le rappeler.
Reste que nul écosystème ne grandit si le marché reconduit mécaniquement les positions acquises. Un champion européen ne naît pas dans un rapport, un discours ni une table ronde, mais dans un marché qui lui laisse la chance d’être acheté, confronté à ses concurrents et déployé à grande échelle. Or la commande publique a les moyens de créer ce marché. Elle peut rendre les alternatives visibles plus tôt dans la décision, alléger le risque que prend celui qui les choisit, et poser les quelques critères simples qui séparent le confort immédiat de la maîtrise à long terme.
Au fond, tout se ramène à un arbitrage. Retenir un éditeur européen solide n’est pas un geste militant qu’on s’autorise une fois l’an pour la photo, c’est la décision d’un acheteur lucide, qui sait ce qu’il veut garder en main et ce qu’il préfère ne pas céder. Les éditeurs capables de répondre existent déjà. Il reste seulement à cesser de leur accorder 10 % d’une décision dont nous répétons qu’elle est stratégique.
À LIRE AUSSI :
À LIRE AUSSI :
À LIRE AUSSI :
