Entretien avec Nicole Amaral de Coursera : l’IA transforme déjà l’apprentissage

Data / IA

Nicole Amaral (Coursera) : « L’IA redessine en profondeur la manière même dont nous apprenons »

Par Laurent Delattre, publié le 09 juillet 2026

À l’occasion de l’AI for Good Global Summit 2026, qui se tient du 7 au 10 juillet au Palexpo de Genève, IT for Business a déplacé son plateau TV au cœur de l’évènement et ouvert son micro à Nicole Amaral, Senior Manager Global Skills Transformation chez Coursera. Au menu : la géographie très contrastée de la demande mondiale en compétences IA, le glissement des attentes des entreprises vers l’IA appliquée et la manière dont l’intelligence artificielle réinvente, déjà, l’acte même d’apprendre.

C’est au Palexpo de Genève que se tient, du 7 au 10 juillet 2026, l’AI for Good Global Summit, le plus grand rassemblement onusien consacré à l’intelligence artificielle. Organisé par l’Union internationale des télécommunications (UIT) en partenariat avec plus de cinquante agences des Nations Unies, et co-organisé avec le gouvernement suisse, l’événement confronte durant quatre jours les promesses de l’IA aux grands défis planétaires, autour de trois piliers : « Solutions & Knowledge », « Skills & Capacity » et « Standards & Policy ». C’est précisément au cœur du deuxième pilier, celui des compétences, que s’inscrit notre entretien avec Nicole Amaral, dont la mission consiste, comme son intitulé de poste l’indique, à accompagner la transformation des compétences à l’échelle mondiale.

Un poste d’observation privilégié. Cofondée en 2012 par deux chercheurs de Stanford, dont Andrew Ng, Coursera s’est imposée comme l’une des toutes premières plateformes mondiales de formation en ligne. « Nous servons aujourd’hui environ 200 millions d’apprenants à travers le monde, avec un catalogue de plus de 13 000 cours issus de plus de 300 universités et partenaires industriels », rappelle Nicole Amaral. Aux particuliers qui viennent s’y former de leur propre initiative s’ajoutent « près de 7 000 institutions – entreprises, campus universitaires et gouvernements – qui s’appuient sur Coursera pour déployer leurs programmes d’upskilling et de reskilling » auprès de leurs propres publics.

Plus de 3 000 cours dédiés à l’IA… et bientôt le double

Sans surprise, l’IA est devenue la locomotive du catalogue. « Nous proposons plus de 3 000 cours sur la seule intelligence artificielle », précise notre interlocutrice. Un chiffre appelé à grossir rapidement : « Coursera vient de racheter Udemy, une autre grande plateforme mondiale de formation en ligne : ce nombre fera plus que doubler une fois l’intégration achevée. »
Annoncée le 17 décembre 2025 et finalisée le 11 mai 2026, l’opération 100 % en actions réunit désormais Coursera et Udemy au sein d’un même ensemble, même si l’intégration opérationnelle et l’unification des catalogues restent progressives.

Côté contenus, les grands noms de la tech se bousculent : « Ces cours sont développés par tout un éventail de partenaires industriels comme Google, IBM ou AWS. Plus récemment, nous avons également intégré des contenus d’OpenAI et d’Anthropic. La liste ne cesse de s’allonger, et les compétences couvertes de se diversifier. »

Une demande mondiale, des fractures révélatrices

Qui sont les apprenants de l’IA ? La réponse dessine une géographie étonnamment concentrée : « environ 50 % de la demande en compétences IA se concentre entre l’Inde et les États-Unis », révèle Nicole Amaral, le reste se répartissant sur l’ensemble du globe, « avec une demande croissante en provenance d’Asie-Pacifique ».

L’analyse par genre réserve, elle aussi, son lot d’enseignements. « Sur l’ensemble de nos contenus, nous observons une parité dans les inscriptions. Mais sur l’IA, la demande émane un peu plus d’apprenants qui s’identifient comme des hommes », constate-t-elle.

« En revanche, lorsque les femmes s’inscrivent, elles font jeu égal, tant sur la complétion des cours que sur les niveaux de maîtrise atteints. C’est un phénomène intéressant : il montre que, pour les femmes, la barrière relève sans doute davantage de l’accès que des capacités. »
Un signal utile pour les DSI et DRH qui bâtissent leurs plans de formation à l’IA : le sujet est moins celui de l’appétence que celui de l’accès aux contenus.

De la littératie IA à l’IA appliquée

Au palmarès des contenus les plus suivis, « AI Essentials de Google s’est hissé au sommet », tout comme les certificats professionnels – ces micro-credentials valorisés sur le marché de l’emploi – « de Google et d’IBM, notamment autour de la data science et de l’IA ».
Mais un vétéran résiste : « le cours d’IA le plus populaire de tous les temps reste “AI for Everyone” d’Andrew Ng », le cofondateur de Coursera en personne.

Toutefois, plus que les cours, ce sont les compétences qui intéressent notre invitée : « je préfère raisonner en termes de compétences enseignées plutôt qu’en cours ». Et c’est en désagrégeant les données par profil d’apprenant qu’émergent les signaux les plus parlants pour les entreprises. Chez les « business learners », ces salariés dont la formation est sponsorisée et cadrée par leur employeur, « nous observons un glissement de la simple littératie IA (le “qu’est-ce que l’IA ?”) vers l’application de l’IA sur le lieu de travail. Les compétences autour de l’IA responsable, des workflows IA et des applications de LLM montent en puissance dans ce groupe », détaille Nicole Amaral.

Plus surprenant peut-être : les compétences humaines suivent la même trajectoire. « Aux côtés de ces compétences de déploiement de l’IA, la pensée critique et la communication progressent quasiment au même rythme, à mesure que les organisations s’interrogent : quel rôle le jugement humain doit-il jouer dans tout cela ? » Une montée en parallèle qui en dit long sur la manière dont les entreprises appréhendent l’avenir du travail à l’ère de l’IA.

Tuteur IA, jeux de rôle, personnalisation : apprendre autrement

Reste la question qui fâche… ou qui enthousiasme : l’IA n’est pas qu’un objet d’apprentissage, elle en devient le vecteur. « L’IA redessine assez fondamentalement l’apprentissage », affirme Nicole Amaral, qui distingue « trois niveaux : la manière dont on apprend, la manière dont on oriente les apprenants vers les bons contenus et les bonnes compétences, et la manière dont on vérifie qu’ils les ont effectivement développées ».

Premier chantier : l’accompagnement. La plateforme a déployé « Coursera AI », « un tuteur IA entraîné au sein de l’environnement Coursera, qui ne sort jamais du contenu des cours ». Son rôle : aider l’apprenant à franchir les obstacles qui, trop souvent, provoquent le décrochage. « Le tuteur peut les aider sans leur donner les réponses et sans halluciner. Il génère des questions d’entraînement, des activités, des résumés, et aide à décortiquer un concept difficile pour que l’apprenant puisse continuer à progresser », explique-t-elle, décrivant « une sorte de compagnon » présent tout au long du parcours.

Deuxième chantier : la mise en situation. Coursera embarque désormais des jeux de rôle et des « dialogues socratiques » animés par l’IA, qui placent l’apprenant dans la peau du poste qu’il vise. « Imaginons que vous vouliez évoluer vers la vente sans savoir délivrer un pitch commercial. Au lieu de suivre un cours qui vous explique comment faire, vous pouvez vous exercer réellement et recevoir un retour en temps réel via ces dialogues IA. »

Troisième chantier, enfin : l’orientation et l’évaluation. Fini les recherches par mots-clés plus ou moins heureuses : « l’apprenant peut formuler ses objectifs en langage naturel, passer une évaluation qui situe son niveau de compétences, puis être dirigé vers le bon contenu, au bon niveau, pour une expérience à la fois plus efficace et plus engageante ».

Pour les DSI et DRH qui pilotent des plans massifs d’acculturation à l’IA, cet entretien vient rappeler que l’IA n’est plus seulement ce que l’on apprend, elle devient aussi la manière dont on apprend. Et à en croire Nicole Amaral, c’est peut-être là, autant que dans les catalogues de cours, que se jouera la transformation des compétences.

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