Le Belastingdienst, le Fisc néerlandais, abandonne son projet de migration vers Microsoft 365 en faveur de solutions européennes.

Gouvernance

Le fisc néerlandais divorce du cloud de Microsoft… mais pas encore de Microsoft

Par Laurent Delattre, publié le 08 octobre 2026

Après un audit au vitriol, l’administration fiscale des Pays-Bas renonce à son projet de basculer ses 47 500 agents sur le cloud public Microsoft 365. Une volte-face qui envoie un signal fort à toutes les administrations européennes mais qui en dit autant sur la difficulté de ces migrations que sur leur nécessité.

Il y a tout juste un an, le secrétaire d’État néerlandais aux Finances, Eugène Heijnen, confirmait devant la Tweede Kamer, la chambre basse du Parlement, le passage à Microsoft 365 de l’ensemble du fisc néerlandais : la Belastingdienst (l’équivalent de notre DGFiP), les douanes et Toeslagen, le service qui verse les aides au logement, à la garde d’enfants ou à l’assurance santé (une sorte de CAF à la néerlandaise). Et ce, au motif qu’aucune alternative européenne ne pouvait répondre à court terme aux exigences opérationnelles du fisc.
Le même jour, des députés réclamaient pourtant un plan pour que l’administration fiscale s’appuie exclusivement sur des technologies européennes souveraines avant la fin 2026.
Un changement de secrétaire d’État et un audit sévère plus tard, son successeur, Eelco Eerenberg, vient d’opérer une tonitruante volte-face : le projet de M365 dans le cloud public est abandonné.

Un audit qui fait mouche

Loin d’une simple volonté politique, cette bascule est la conséquence directe de l’audit réalisé par l’Adviescollege ICT-toetsing (AcICT), l’instance indépendante chargée de passer au crible les grands projets informatiques de l’État néerlandais. Dans un rapport remis en juin, elle juge la configuration retenue (l’offre Microsoft 365 E5) « insuffisante en matière de sécurité de l’information, de traitement de l’information et de pérennité ». Elle constate notamment l’absence de chiffrement à double clé pour les données sensibles, des fichiers corrompus ou chiffrés impossibles à restaurer hors de M365, un logiciel de sauvegarde qui échouait dès les tests élémentaires… sur des dossiers pourtant vides !
Sans oublier un budget de déploiement de 14,4 millions d’euros dont 9,3 millions étaient déjà partis en prestations externes début 2026 !
Le collège recommandait de tout stopper, de revenir en arrière pour les quelque 5 000 agents déjà migrés et de limiter strictement le recours à Entra ID.

À la suite de ce rapport défavorable, Eelco Eerenberg avait préparé le terrain fin juin, dans une lettre au Parlement consacrée à l’autonomie numérique du fisc. Son objectif : que la Belastingdienst reste « une organisation capable de faire des choix aussi indépendants que possible sur son environnement numérique » et soit moins tributaire d’une poignée de fournisseurs souvent non européens. Le déploiement a ainsi été gelé dès juillet.

La feuille de route transmise cette semaine aux députés en tire les conséquences : messagerie et agendas seront hébergés sur site dès 2027, avant que des solutions open source européennes ne prennent en charge le stockage personnel et les fonctions collaboratives entre 2027 et 2028. De quoi, selon le secrétaire d’État, s’acheminer vers une solution plus pérenne et plus autonome.

Un divorce à l’amiable

Au-delà de l’effet d’annonce, la réalité est plus nuancée. Le fisc néerlandais quitte le cloud de Microsoft, pas forcément Microsoft. Les licences existantes seront réutilisables et donc réutilisées autant que possible pour limiter les investissements. Certaines fonctions de gestion documentaire prévues dans M365 n’existent pas sur site, et l’administration néerlandaise cherche encore comment les remplacer.
Enfin, Eelco Eerenberg reconnaît lui-même qu’une indépendance numérique totale n’est pas réaliste : matériel, systèmes d’exploitation et infrastructures resteront de provenance étrangère pour l’instant.

Le vrai changement est ailleurs. Il est dans la doctrine désormais en place : l’open source devient le choix par défaut pour tout nouveau développement, sauf raison impérieuse.

De quoi réjouir des éditeurs européens à l’affût. « Les organisations ont pris conscience des risques des dépendances numériques », souligne Frank Karlitschek, fondateur et PDG de Nextcloud, qui revendique plus de deux millions de postes de travail souverains ajoutés en 2025. Matthew Hodgson, PDG d’Element, estime pour sa part que « les gouvernements européens ne peuvent plus se permettre de rester exposés au risque d’être débranchés du jour au lendemain ». Un argument qu’il doit pourtant défendre jusque dans sa vitrine la plus prestigieuse : déployé cet été à la Commission européenne comme solution de repli souveraine à Teams, Element Pro y a essuyé des commentaires internes pour le moins peu amènes… que son créateur impute à une poignée d’utilisateurs réfractaires au changement.

En France, des plans plus que des migrations

Et en France ? Le fisc français n’a pas attendu les crispations transatlantiques pour s’émanciper : la DGFiP fonctionne sans Microsoft Office ni Active Directory, s’appuie sur son propre cloud Nubo, et son DSI Tomasz Blanc évoquait dans nos colonnes, dès février, une possible migration de ses postes de travail vers Linux. « Le logiciel libre, chez nous, c’est stratégique », résume-t-il. Il a en cela devancé la DINUM, qui a officialisé en avril la bascule de ses propres postes sous Linux, soit près de 250 machines.
Pour le reste de l’État, l’heure est encore aux feuilles de route. Le séminaire interministériel du 8 avril impose à chaque ministère et à ses opérateurs de remettre cet automne un plan de réduction des dépendances extra-européennes, du poste de travail aux outils collaboratifs. La Cnam ouvre les outils de La Suite (Tchap, Visio) à ses 80 000 agents, Visio doit remplacer Teams et Zoom dans les ministères d’ici fin 2027 et le Health Data Hub doit quitter Azure d’ici la fin de l’année.

Parallèlement, la ville de Lyon (environ 10 000 agents) a annoncé passer à OnlyOffice, Linux et PostgreSQL. L’Île-de-France a quitté Microsoft pour la messagerie et les données de ses quelque 550 000 lycéens. L’Occitanie veut diviser par deux ses licences Microsoft d’ici 2027, au profit d’eXo Platform.

Des signaux réels, mais qui restent encore souvent des plans plutôt que des migrations effectives. D’autant que les garde-fous ne fonctionnent pas toujours. Comme le relevait en 2025 une commission d’enquête sénatoriale, citant la directrice interministérielle du numérique Stéphanie Schaer, le contrôle préalable de la DINUM n’avait pas été exercé lors du renouvellement des licences Microsoft de l’Éducation nationale. Là où La Haye dispose d’un collège indépendant capable de démonter un projet en cours, Paris compte encore largement sur la bonne volonté de DSI ministériels jaloux de leurs prérogatives. Ce qui ne devrait plus durer avec le remplacement de la DINUM par ARIANE.

Microsoft bousculé, pas détrôné

Pour Microsoft, l’autonomie numérique européenne prend des allures de plus en plus concrètes et difficiles à contrer. Au point que l’éditeur a même dégainé un « Microsoft 365 Local » un brin incohérent. Et qui ne change rien au problème.

Partout en Europe, la dynamique souveraine s’installe. D’autant que Microsoft l’alimente à coups de hausses tarifaires, jusqu’à 33 % sur certaines offres M365 depuis le 1er juillet.
Au Danemark, le ministère du Numérique remplace Office 365 par LibreOffice et les villes de Copenhague et Aarhus ont engagé la même démarche. En Autriche, l’armée a migré 16 000 postes vers LibreOffice et le ministère de l’Économie (BMWET) a basculé 1 200 agents sur Nextcloud (tout en gardant Teams pour les réunions externes). En Allemagne, la Bavière vient d’enterrer un contrat-cadre M365 de près d’un milliard d’euros et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale remplace SharePoint par Nextcloud. Et la Cour pénale internationale est passée à openDesk en 2025, après la coupure de la messagerie de son procureur Karim Khan.

Malgré ces défections très médiatisées, l’éditeur continue d’engranger des victoires : l’administration fédérale suisse a achevé fin 2025 le déploiement de M365 sur ses 54 000 postes, l’Italie maintient M365 dans son catalogue de services cloud qualifiés et l’État fédéral allemand a prolongé d’un an son contrat-cadre.

Sortir est toujours un défi

L’expérience néerlandaise vient nous rappeler que « sortir » demeure un audacieux défi, difficile à relever. Elle n’est pas la seule. Zurich, qui veut sortir de M365, a reporté l’échéance faute d’alternative couvrant l’ensemble des fonctions. Et l’étude menée avec la Haute école spécialisée bernoise chiffrait les licences openDesk en ligne à environ 230 francs par an, plus de 50 % au-dessus des licences Microsoft comparables. Au niveau fédéral, la Confédération helvétique a pourtant déjà adopté openDesk en parallèle de M365. Pourquoi tant de précautions ? Parce que le cœur du problème n’est ni Word ni Outlook, mais tout ce qui s’y est arrimé au fil des ans : l’identité (d’où l’insistance de l’AcICT sur Entra ID), les applications métier, les flux de travail, les compétences. Remplacer un traitement de texte prend quelques semaines. Défaire une dépendance d’écosystème prend des années… et coûte cher.

À bien y regarder, même s’il s’inscrit dans une vraie quête d’autonomie numérique, l’exemple néerlandais révèle moins un rejet de Microsoft que l’intérêt d’un audit vraiment indépendant, capable de siffler la fin d’un projet mal parti et d’obliger les politiques à revoir leur copie. Et c’est un exemple que bien des DSI, publics comme privés, gagneraient à s’imposer avant leur prochain renouvellement de contrat M365.

Photo : Choinowski / CC-BY-SA-4.0

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