Gouvernance

Cher analyste, très cher analyste…

Par Mathieu Flecher, publié le 26 octobre 2020

Parole aux DSI, par la voix de Mathieu Flecher. Et celui-ci réagit, avec humour, au dernier classement salarial publié par PageGroup, classement qui lui paraît au mieux cynique, au pire erroné, et plus simplement “motivé”. 

Je suis tombé physiquement de ma chaise en lisant le dernier article de Laurent Delattre, journaliste chez IT for Business, sur la rémunération des métiers de l’IT en 2021.

Oui, oui je m’intéresse aussi aux rémunérations ! Suis-je bankable en tant que DSI ou pas ? Cela fait 15 ans que je suis DSI, en province qui plus est, dans une ville moyenne, et je découvre que je devrais être payé 90 K€.

Bon, Laurent, je ne sais pas où tu es allé chercher ton étude – enfin si, je sais, chez PageGroup – mais il me semble nécessaire de remettre un peu l’église au milieu du village, du moins pour les DSI.

Je n’ai pas l’impression d’être sous-payé, ni dans un contexte particulier qui tendrait à me dire que je suis exploité. Mais, pour en avoir discuté avec des connaissances – pas des amis DSI, ça n’existe pas –, un DSI dans un hôpital c’est grosso modo du 4 500 net (soit 72 k€ annuels), DSI dans une municipalité c’est à peu près pareil, environ 70 k€.
Attention, je ne parle pas des exceptions : DSI de l’AP-HP, de la mairie de Paris ou du Vésinet, ça ne doit pas être le même calibre.

Mais pour un seul de ces cas à 90 k€ (qui est le bas de la fourchette, selon PageGroup), combien de cas bien inférieurs ? Pas loin de Rennes, une société internationale, dans l’industrie, pile-poil dans les cordes, recherchait il y a peu son DSI pour … 90 k€.

Bon, là, nous avons traité la couche « basse » des salaires des DSI.

Maintenant je pose une autre question : l’étude montre une fourchette, enfin plutôt un râteau vu que cela s’étend de 90 k€ à 250 k€ ! Pour avoir travaillé en PACA il y a dix ans, je n’avais pas connaissance d’un salaire supérieur à l’époque à 150 k€. De là à en faire une généralité…
Après, d’une façon indirecte, c’est peut-être une façon de créer des vocations chez les professionnels de l’IT que d’annoncer de telles fourchettes, mais elles me semblent dangereuses quant à leur interprétation, à la hausse comme à la baisse.
Bien sûr, on ne traite pas ici de la difficulté du job, de sa pérennité non plus, ni des contraintes qui sont, il faut le dire, bien réelles quand on est DSI, en particulier dans un contexte international et 24/7.

Mais il me semble prudent d’amender ce genre d’études avec un minimum de représentations graphiques qui permettraient de voir a minima l’écart type et, au mieux, une belle courbe de Gauss qui aiderait vraiment à se positionner.

Dans cette étude, l’accent est également mis sur deux jobs en particulier, que l’on peut considérer comme des « nouveaux » métiers : analyste en cybersécurité et data analyst/scientist. Sans présager de l’un ni de l’autre, PageGroup met l’accent sur ces deux jobs comme étant les plus en vogue côté rémunération. Comprendre : une bonne rémunération en début de carrière et encore meilleure quand votre profil est confirmé. Cela s’entend parfaitement dans le contexte actuel de la « digital bullshitting period » et d’un été à la « Shérif, fais-moi peur ». Les entreprises, totalement subjuguées, hypnotisées par le digital et la sécurité, se ruent sur ces profils pour évidement trouver des leviers qui leur permettront de monétiser leur patrimoine informationnel ou se protéger des vilains hackers…

Vous l’aurez compris, je ne suis pas aligné avec cette mode sécuritaro-digitale. On a toujours fait de l’analyse de donnée, on a toujours fait de la sécurité, certes de façon moins poussée, mais le métier de base est là. Ce n’est pas un nouveau métier. Le problème, c’est que beaucoup de candidats voyant les rémunérations écrites dans la presse prennent cela pour argent comptant et s’engouffrent dans des formations sans en avoir le talent, uniquement par l’appât du gain.
Moralité, on se retrouve sur le marché avec des gens qui n’ont de talents que le nom et qui réclament leur dû avec force et véhémence.

Allons, allons, je m’emporte… Et à qui profite tout cela ? Là, soyons objectifs et factuels : PageGroup est une société basée en Angleterre dont l’activité est… le recrutement.
Sous-entendu, quand votre « core business » est, de fait, le recrutement et que vos revenus dépendent du nombre de vos poulains que vous allez réussir à placer, mais aussi du montant qu’ils seront payés, je doute fort que la fourchette utilisée ou sa mise en lumière soient l’unique fait de raisons philanthropiques. Il y a aussi une certaine forme d’intérêt financier, n’est-ce pas ?
J’invite donc PageGroup à me fournir l’étude complète, afin de regarder en détail la finesse de leur analyse…

Après, promis, je me ferai une joie de publier ici, dans ce magazine, un avis éclairé. Mon data scientist à 80 k€ se fera un plaisir de m’éplucher les données fournies, et ce, en toute sécurité sous les yeux avertis de mon analyste en cybersécurité à 70 k€.

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Par Mathieu Flecher
DSI d’une entreprise industrielle française


Mathieu Flecher est le pseudonyme d’un DSI bien réel

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