Gouvernance
Cloud souverain : l’effet Trump pousse l’Europe à (enfin !) tripler ses investissements selon Gartner
Par Laurent Delattre, publié le 10 février 2026
La souveraineté cloud n’est plus un slogan : c’est une ligne de risque dans les COMEX, avec la hantise d’un interrupteur actionnable depuis l’autre côté de l’Atlantique. Résultat, l’Europe pousse enfin fort sur l’IaaS souverain et les solutions logicielles locales. Au point que pour Gartner, l’effort commence à chiffrer : 23 milliards de dollars en 2027. Et ce n’est pas une déclaration d’intention : c’est un budget de bascule qui va échapper aux hyperscalers américains.
Et si, au final, cela devenait le plus gros échec politique et économique de Donald Trump ? Sa politique actuelle a soudé l’Europe mieux que ne l’avaient fait vingt ans de directives européennes et de sommets sur la souveraineté numérique. La géopolitique s’est inscrite à l’agenda de tous les DSI européens. Et les débats interminables car bien trop politiques sur la souveraineté numérique se sont effacés au profit d’un débat plus pragmatique et technologique, celui de l’autonomie numérique seule véritable gage de résilience.
Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, le sujet a changé de texture dans les comités de direction. Ce qui inquiétait hier relevait surtout du droit et de la conformité. Ce qui inquiète aujourd’hui ressemble davantage à un risque opérationnel, celui d’une interruption de service décidée de l’autre côté de l’Atlantique, ciblée ou simple dommage collatéral de la politique américaine.
Si l’on en croit la dernière étude Gartner, le marché mondial du « cloud souverain » IaaS (Infrastructure as a Service) atteindra 80,4 milliards de dollars en 2026, soit une croissance de 35,6 % par rapport à 2025. Et ce n’est qu’un début : le cap des 110 milliards sera franchi dès 2027. C’est particulièrement vrai en Europe, où Gartner voit les investissements en cloud souverain tripler en deux ans !
« Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient, les organisations en dehors des États-Unis et de la Chine investissent davantage dans des infrastructures cloud IaaS souveraines pour gagner en indépendance numérique et technologique », explique Rene Buest, Senior Director Analyst chez Gartner. « L’objectif est de maintenir la création de richesse à l’intérieur de leurs propres frontières pour renforcer l’économie locale. »
L’Europe, la trajectoire la plus spectaculaire
Si la Chine (47,4 milliards) et l’Amérique du Nord (16,4 milliards) restent les deux premiers marchés en volume pour 2026, leur croissance se limite à la fourchette des 20 %. Le dynamisme est ailleurs. Le Moyen-Orient et l’Afrique affichent une croissance de 89 %, l’Asie-Pacifique mature de 87 %, et l’Europe de 83 %.
Mais c’est surtout la trajectoire européenne qui nous interpelle. Le vieux continent passera de 6,9 milliards de dollars en 2025 à 12,6 milliards en 2026, puis à 23,1 milliards en 2027, soit un triplement en deux ans des investissements IaaS souverains. Conséquence directe : l’Europe dépassera l’Amérique du Nord en dépenses de cloud souverain IaaS dès 2027.
« Les gouvernements resteront les principaux acheteurs de ces offres IaaS souveraines pour répondre aux besoins de souveraineté numérique, suivis par les industries réglementées et les organisations d’infrastructures critiques, comme l’énergie, les utilities et les télécommunications », précise Rene Buest.
Hyperscalers sous pression, mais pas encore remplacés
Les hyperscalers américains ne restent pas les bras croisés. On connait leurs réponses : AWS a rendu son European Sovereign Cloud disponible en janvier. Microsoft a finalisé son EU Data Boundary qui promet le traitement des données en Europe. Google et Oracle ont pris des initiatives similaires. Mais ces offres « souveraines » ne convainquent pas, en tout cas pas partout et certainement pas en France où elles ne répondent pas au cahier des charges du Cloud de Confiance. Car les filiales européennes des hyperscalers restent des filiales de leurs maisons mères américaines. Les dépendances persistent, et le contrôle opérationnel n’est pas totalement transféré et surtout les lois extraterritoriales comme le Cloud Act ou le FISA 702 sont applicables.
Cette bascule ne se jouera pas seulement sur des étiquettes « Sovereign » collées à des offres US ou des promesses intenables (comme celle du Président de Microsoft devant les députés européens) ni sur de « simples » étiquettes « SecNumCloud ».
Parallèlement, Gartner ne croit pas en une rupture globale. L’analyste précise que les entreprises européennes orientent leurs nouveaux workloads vers des fournisseurs souverains locaux, plutôt que de migrer massivement les charges existantes. « Ce n’est pas vraiment la migration qui est en jeu. C’est davantage les nouvelles charges de travail en cours de développement et celles qui sont encore on-premises et qui seront migrées », explique-t-il. Le cœur du sujet n’est pas uniquement la souveraineté au sens juridique, c’est aussi la dépendance technologique créée par des années d’intégration. Plus une entreprise s’est appuyée sur des services propriétaires d’un hyperscaler, plus le désengagement devient complexe, long et coûteux. Ce verrou explique pourquoi l’arbitrage se fait souvent au fil de l’eau, en commençant par les projets neufs et les migrations depuis l’on-premises, plutôt que par une sortie frontale des workloads déjà en place.
Bien sûr, tout n’a pas à être vraiment migré puisque S3NS a déjà obtenu son graal SecNumCloud et Bleu devrait en faire autant dans les prochains mois. Une certaine tolérance aux dépendances américaines reste imaginable et parfois utile tant qu’elle est comprise, maîtrisée, cadrée et mesurée. C’est tout l’objectif du fameux IRN (indice de résilience numérique) récemment dévoilé.
La bascule vers du « IaaS souverain » se jouera aussi sur la capacité industrielle et sur l’argent. Comme le résume Gartner, si l’Europe veut rendre ses acteurs locaux plus compétitifs, il n’y a pas de secret, elle va devoir investir. C’est déjà le cas. Le groupe Schwarz Gruppe, maison mère de Lidl, a ainsi injecté 11 milliards d’euros dans STACKIT, tandis que OVHcloud suit une logique comparable. Mais, dans le même temps, l’écart reste massif en capacité totale face aux géants américains, ce qui interdit toute promesse de bascule rapide et totale.
« Traiter la souveraineté numérique comme un simple sujet de sécurité, de réglementation et de conformité ne suffit plus », avertit Rene Buest qui alerte les hyperscalers américains sur les limites de leurs offres « Sovereign ». Et Gartner de constater que le débat a changé de nature. Il ne s’agit plus de rhétorique politique sur la « souveraineté numérique européenne », mais d’un mouvement de fond pragmatique, porté par des DSI et des directions générales qui raisonnent en termes de risques, de résilience et d’autonomie opérationnelle. Par ailleurs, l’autonomie ne se limite pas au IaaS et aux datacenters : elle peut et doit aussi passer par des briques logicielles plus proches de l’utilisateur, là où l’effet de dépendance est immédiat et visible.
Les 80 milliards de dollars « souverains » de 2026 ne sont pas une déclaration d’intention. C’est un budget ! Un budget qui va échapper, au moins en partie, aux hyperscalers américains. Enfin… si Gartner ne se trompe pas…
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