Gouvernance
Pourquoi moderniser son système d’information quand tout semble aller bien ?
Par La rédaction, publié le 17 février 2026
« Le syndrome de la grenouille ébouillantée »… L’histoire d’un SI « qui va bien » mais qui dérive silencieusement : sans panne franche, la vélocité chute, la complexité s’empile et les coûts cachés prospèrent. Le delivery s’étire, le legacy s’empile en millefeuille, les experts s’évanouissent et l’innovation réclame sa perfusion. Mais quand l’environnement accélèrece qui semblait maîtrisé devient soudainement rigidité, puis risque stratégique.
De Jean-Michel Cante, Architecte Solutions chez Ippon Technologies
Le système d’information fonctionne. Les applications tournent. Les utilisateurs ne se plaignent pas, ou très peu. Les incidents restent contenus. En apparence, tout va bien. Alors, pourquoi moderniser ?
Cette question est légitime. Pourtant, ce confort apparent constitue souvent le plus grand danger pour un système d’information. En IT, le sentiment que « tout va bien » est fréquemment le dernier état stable avant une rupture brutale. Les crises technologiques ne surviennent presque jamais parce qu’un système ne fonctionne plus, mais parce qu’il fonctionne encore, alors que son environnement, lui, a profondément changé.
L’histoire en fournit de nombreux exemples. Nokia, BlackBerry ou Kodak ne se sont pas effondrés à cause d’une panne ou d’un incident majeur. Ils ont continué à exploiter des systèmes efficaces, fiables et éprouvés… jusqu’au moment où ils sont devenus incapables de suivre le rythme du marché.
Analyse en cinq axes :
1 – Un SI vieillissant : une dégradation progressive
Un système d’information (SI) vieillissant ne tombe pas en panne du jour au lendemain. Il s’alourdit progressivement. Il ralentit les cycles de décision, rigidifie les processus et complexifie chaque évolution. L’organisation s’adapte, ajoute des contournements, empile des couches techniques et finit par considérer cette complexité comme une fatalité. Comme la grenouille plongée dans une eau qui chauffe lentement, le danger n’est perçu que lorsqu’il est déjà trop tard.
Lorsqu’un système d’information est présenté comme « robuste » ou « maîtrisé », les audits révèlent pourtant des symptômes récurrents. Le premier est la chute de la vélocité. Là où le marché attend des cycles de livraison courts, le lancement d’un nouveau produit ou d’une nouvelle fonctionnalité s’étale sur plus d’un an. Chaque évolution nécessite des arbitrages techniques douloureux et s’accompagne de phrases devenues familières : « C’est historique », « Personne ne sait vraiment comment ça marche ». Pendant ce temps, les concurrents enchaînent les mises en production sur le marché.
2 – Une structure technologique obsolète
La structure même du système d’information révèle souvent son âge. Au fil des années, les technologies se sont empilées sans jamais être réellement rationalisées. Des couches legacy cohabitent avec des architectures plus récentes, parfois microservices, parfois événementielles, reliées par des interfaces hétérogènes. Ce millefeuille technologique transforme la moindre évolution en projet d’intégration complexe, coûteux et risqué.
À cette complexité s’ajoute une contrainte humaine de plus en plus critique. Les experts des technologies historiques quittent progressivement l’entreprise. Les nouvelles générations, quant à elles, refusent de s’engager sur des stacks obsolètes. Les compétences deviennent rares, chères et difficiles à sécuriser. La maintenance repose alors sur quelques individus clés, ce qui crée une dépendance dangereuse et fait exploser les coûts.
3 – L’incapacité à innover : un signal d’alerte
Le signal le plus préoccupant reste l’incapacité à innover. Intégrer de l’intelligence artificielle devient « compliqué ». Passer à des architectures temps réel est jugé inutile, car « les batchs nocturnes suffisent ». Ouvrir le système d’information à des partenaires via des APIs est un sujet à l’étude depuis des années. Pendant ce temps, les opportunités de marché passent, sans pouvoir être saisies.
Le véritable coût de cette situation est largement sous-estimé. Une étude menée en 2024 auprès de grands comptes français montre que près de 70 % du budget IT est consacré au simple maintien en condition opérationnelle. Le time-to-market y est plusieurs fois plus long que chez les acteurs nativement cloud. Surtout, une part significative des coûts reste invisible : dette technique, correctifs d’urgence, contournements manuels, sur-qualité de support. Ce coût caché peut représenter jusqu’à 40 % du budget réel.
Concrètement, un système perçu comme coûtant 10 millions d’euros par an en consomme souvent 14. Plus grave encore, il empêche la création de valeur. Les retards, la rigidité et l’obsolescence bloquent le lancement de nouvelles offres, générant des dizaines de millions d’euros de manque à gagner. Le système d’information, censé soutenir la stratégie, devient un frein structurel à la croissance.
4 – Moderniser : une nécessité stratégique
Pourtant, les entreprises qui choisissent de moderniser avant la crise démontrent que cette trajectoire n’est pas une fatalité. Des industriels ont drastiquement réduit leur time-to-market et leurs coûts d’infrastructure grâce à des migrations progressives vers le cloud et des architectures événementielles. Des acteurs de l’assurance ont réussi à lancer des offres entièrement digitales en quelques mois en exposant intelligemment leur legacy via des APIs modernes. Dans tous les cas, il ne s’agit pas de révolutions brutales, mais de décisions pragmatiques, prises au bon moment.
La modernisation efficace ne consiste pas à tout réécrire. Elle repose sur une évolution maîtrisée. Le cloud devient un levier d’agilité lorsqu’il est utilisé pour les nouveaux projets, sans chercher à migrer immédiatement les monolithes historiques. L’API-fication permet de transformer le système d’information en plateforme de services, en isolant la complexité du legacy. L’observabilité, enfin, devient un prérequis : il est impossible de transformer ce qui n’est pas compris. Comprendre les flux, les dépendances et les véritables points de friction change radicalement la capacité à décider et à évoluer.
5 – 2026 : un point de bascule
L’année 2026 s’annonce comme un point de bascule. Les technologies continuent d’évoluer, les talents se raréfient, les cybermenaces s’intensifient. Les régulations se durcissent (NIS2, DORA, RGPD…). Dans ce contexte, la question n’est plus de savoir pourquoi moderniser un système d’information quand tout semble aller bien, mais combien de temps encore cette situation tiendra.
Le meilleur moment pour moderniser un système d’information était hier. Le second meilleur moment est maintenant. Car un système d’information n’est pas un simple assemblage de serveurs et d’applications. C’est un actif stratégique, au cœur de la compétitivité, de l’innovation et de la capacité de l’entreprise à se projeter dans l’avenir.
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