Plutôt matures sur le sujet, les entreprises françaises ont majoritairement entamé des démarches pour rendre leur informatique plus verte. Mais il reste encore de nombreux leviers à actionner pour tirer profit de stratégies qui dépassent clairement le cadre philanthropique.

Par Marie Varandat

« Make our planet great again« . Décidément, notre président national n’a pas manqué d’audace quand il a emprunté le slogan de campagne de Donald Trump pour le détourner à l’occasion du premier sommet international One Planet fin 2017. Pour autant, et malgré la multiplication des sommets et autres actions en faveur de l’environnement, les résultats des « Champions de la Terre » (1), dont Emmanuel Macron fait désormais partie, restent très mitigés. Et ce, particulièrement dans le domaine de l’IT.

La dernière étude « Empreinte environnementale du numérique mondial » réalisée par GreenIT.fr, référence française incontournable dès qu’on parle d’informatique éco-responsable, montre clairement que les choses n’ont cessé d’empirer ces dernières années.
Entre intentions et réalités, nécessité d’agir et inertie de l’humanité, sans oublier les montants astronomiques dépensés en lobby, les initiatives en faveur de l’écologie ont du mal à percer. « Pourtant les entreprises ont tout à gagner d’une informatique plus responsable tant du point de vue de l’image que de la productivité ou encore des économies, non négligeables », insiste Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT.fr.

Une sobriété numérique payante

De fait, les entreprises se retrouvent souvent confrontées à une informatique plus respectueuse de l’environnement au travers des plans RSE (responsabilité sociétale des entreprises).

Obligation légale pour les plus grandes d’entre elles, la communication autour des démarches RSE constitue une formidable opportunité d’optimiser sa réputation : une entreprise engagée, écolo, respectueuse du bien-être de ses clients et de ses employés et soucieuse du futur de la planète est forcément mieux perçue que ses concurrents.

Inscrire une informatique verte à son programme RSE rapporte en termes d’image auprès des clients, mais aussi du point de vue de l’attractivité employeur. Parallèlement, une politique IT responsable peut aussi se solder par des économies conséquentes sur la facture énergétique, sur la consommation papier, etc. « Pour une entreprise qui débute, ces économies sont de l’ordre de 20 à 40 %, estime Frédéric Bordage. Autrement dit, une entreprise qui dépense 100 000 euros en impression peut économiser jusqu’à 40 000 euros en adoptant une stratégie plus responsable, investissement pour mettre en place la démarche compris, car le green IT suppose avant tout du temps / homme ».

La revente de matériel à des reconditionneurs en vue de favoriser leur réemploi peut aussi devenir une source de revenus. « Sans oublier que le reconditionnement se fait essentiellement au travers de l’économie sociale et solidaire ou du handicap avec des « entreprises adaptées » (2) , ajoute Frédéric Bordage. Dès lors, les entreprises qui n’auraient pas rempli leur obligation d’emploi de travailleurs handicapés en interne peuvent néanmoins atteindre indirectement leur quota au travers du réemploi, et ainsi échapper à la taxe Agefiph (3) ».

Enfin, pour le fondateur de GreenIT.fr, une informatique verte peut aussi devenir un levier d’innovation : « En transformant les contraintes du développement durable en opportunités, les entreprises peuvent aborder la question de façon proactive et ainsi créer des produits et des services numériques meilleurs que ceux de leurs concurrents, notamment à travers des démarches d’éco-conception ».

Un vivier de leviers encore inexploités

D’après l’étude « We GreenIT » 2018, réalisée par le WWF (World Wildlife Fund) en collaboration avec le Club GreenIT auprès de 24 entreprises françaises totalisant 775 000 utilisateurs, la France est plutôt sur la bonne voie pour réduire l’empreinte sociale et environnementale de son IT. La majorité des entreprises interrogées – des grands comptes pour l’essentiel -, ont en effet déjà procédé à de nombreux ajustements de base, qu’il s’agisse de consolidation des parcs d’impression, de paramétrage par défaut des imprimantes en recto-verso, d’utilisation de l’outil de configuration de Microsoft SCCM (System Center Configuration Manager) pour éteindre automatiquement les postes de travail la nuit ou encore de réemploi des équipements.

En d’autres termes, les entreprises françaises seraient globalement matures sur le sujet de l’informatique verte, avec toutefois de gros écarts entre les moins matures et les plus matures.

Il reste aussi, selon le rapport, de gros efforts à faire sur l’éco-conception, un sujet apparemment encore peu connu et maîtrisé. « Pas besoin d’aller en Suède ou au Pôle nord pour avoir des datacenters performants du point de vue écologique. Aujourd’hui, la majorité des entreprises ont des datacenters en France au moins aussi performants et, globalement, il n’y a plus grand-chose à gagner en performance écologique de ce côté-là, précise Frédéric Bordage. Côté éco-conception, en revanche, tout reste à faire ».

Pour les experts d’une IT plus verte, la performance environnementale d’un service numérique varie en effet selon que sa conception a été pensée ou non pour consommer plus ou moins de ressources matérielles et logicielles. Intervenant bien en amont du développement proprement dit, cette éco-conception des services numériques est encore sous-exploitée par les entreprises.
Selon une étude sur la profitabilité de l’éco-conception, elle serait surtout motivée par les convictions personnelles des dirigeants (74 %), moins pour des raisons philanthropiques que pour les opportunités offertes par la démarche. L’étude montre en effet que sur 30 entreprises ayant fait une démarche d’éco-conception, 26 ont augmenté leurs ventes et 40 % d’entre elles ont observé une marge sur les produits éco-conçus supérieure aux produits fabriqués de manière traditionnelle.

Sans oublier que l’enjeu est aussi social, le phénomène « d’obésiciel » contribuant à accentuer la fracture numérique avec des services numériques trop lents ou inutilisables sur de vieux équipements et/ou dans les territoires où la connexion et le pouvoir d’achat sont faibles.


(1) Champion de la Terre : titre décerné chaque année par les Nations Unies à une poignée de « leaders environnementaux exceptionnels » et « exemplaires », qu’Emmanuel Macron a reçu en 2018.

(2) Entreprises à part entière qui emploient au moins 80 % de salariés handicapés dans leurs effectifs de production.

(3) Étude publiée en 2014 par le Pôle Ecoconception de Saint-Etienne et l’Institut de développement des produits du Québec, portant sur les entreprises, françaises, européennes et du Québec.


Favoriser un réemploi responsable

Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT .fr

Quelles sont les grandes étapes pour mettre en place une informatique plus respectueuse de l’environnement ?

D’une entreprise à l’autre, les stratégies peuvent être très différentes. Certaines doivent agir sur la nature de l’électricité consommée en priorité, d’autres vont se concentrer sur la réduction des volumes d’impression, d’autres encore sur le prolongement de la durée de vie des équipements… C’est pourquoi il est impératif de commencer par un bilan afin de quantifier son empreinte écologique et sa maturité. La DSI peut ainsi identifier les leviers d’action et définir une stratégie alignée sur les engagements RSE de l’entreprise.

 

N’existe-t-il pas des bonnes pratiques que les entreprises peuvent mettre en oeuvre avant de faire un tel bilan ?

Il faut commencer par nommer un responsable Green IT doté de moyens pour agir. C’est un prérequis incontournable pour ancrer durablement la démarche et l’industrialiser. Ensuite, toutes les entreprises doivent progresser sur deux sujets : une conception plus responsable de leurs services numériques et l’allongement de la durée de vie des équipements. Pour le premier sujet, cela passe surtout par de la formation. Pour le second, le réemploi est effectué via des reconditionneurs qui donnent une seconde vie aux équipements sur le marché de l’occasion.

 

Comment s’assurer que ce réemploi n’est pas une autre façon d’utiliser les pays en voie de développement comme notre poubelle ?

Il y a effectivement un risque qu’une partie de son parc finisse au Ghana, par exemple. Pour éviter ce genre de situation, on peut exiger du reconditionneur que 100 % du parc repris soit anonymisé et, surtout, revendu en France à des clients finaux particuliers et entreprises. Si c’est impossible et qu’une partie du flux part à l’étranger, on peut faire appel à des ONG telles que Electronics Watch, Zero Waste France, ou encore Basel Action Network, capables de pister les équipements à travers le monde et / ou de mener des audits de conformité. 

 


Cet article a été publié à l’origine dans le numéro 2241 du magazine IT FOR BUSINESS.

Chaque semaine, retrouvez sur ITforBusiness.fr un nouvel épisode de notre série « RSE & GREEN IT » :

Episode 1 : Mesurer l’empreinte environnementale du numérique
Episode 2 : Une IT plus responsable grâce à l’écoconception
Episode 3 : Embarquer les utilisateurs dans une démarche Green IT
Episode 4 : Green IT, une source d’économies et d’innovation